La vie de Léon de 1925 à 1927

Ou l’explosion culturelle par son talent

Du Sentier aux Studios,

Le quartier Bonne Nouvelle et le Sentier, où Léon exerce son activité de commercial en bonneterie, touchent directement les Grands Boulevards. À l’époque, ce secteur n’est pas seulement le cœur du textile, mais, celui du divertissement. Les bureaux de production, les agences de casting et les théâtres y sont légion. Passer d’une boutique de tissus à un plateau de tournage ne demande que quelques minutes de marche.

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Guerre 1914-1918. Cinémas. « Grands Boulevards. Actualités concernant la guerre ». Paris, 20-30 août 1914. Photographie de Charles Lansiaux (1855-1939). Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

Le quartier était le point de rencontre des acheteurs internationaux et des entrepreneurs. Les cafés des Grands Boulevards servaient de bureaux informels. La communauté séfarade de Salonique était très soudée. Dans ces cafés, on ne croisait pas seulement des marchands de tissus, mais également des agents artistiques, des décorateurs et des cinéastes à la recherche de « visages » authentiques.

Évidemment, Léon avait pour lui de nombreux avantages pour entrer dans le cinéma muet. Il avait « une gueule » éloignée des standards habituels. Il devait être ouvert et empathique, pour avoir réussi dans le commerce aussi vite et si bien. De plus, Léon, commerçant en bonneterie de luxe, pouvait fournir des accessoires (bas de soie ou autres) pour un film, en échange d’un petit rôle ou d’un accès aux coulisses.

Porosité des milieux

📽️ La Fille de l’Eau

Pour son entrée dans le cinéma muet, en 1924, il tourne dans La Fille de l’Eau, premier film de Renoir. Il y interprète un marinier. Le côté naturel de Léon devait plaire à Renoir. Et pour Léon, vue son indépendance financière, il pouvait se faire plaisir en jouant au figurant.

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Renoir a 29 ans lorsqu’il décide, de céramiste, de devenir cinéaste, avec l’envie de faire du dernier modèle de son père, Catherine Hessling, dont il était amoureux, une star ! Tourné à l’été puis à l’automne 1924, sur les bords du canal du Loing et dans la forêt de Fontainebleau (fief des Renoir), le film n’eut aucun succès.

📽️ L’Heureuse Mort

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Le réalisateur de son second film, L’Heureuse Mort, est Serge Nadejdine (un ancien maître de ballet russe émigré à Paris). Ce film, sorti en décembre 1924, est une grosse production distribuée par une société influente des années 20, les studios Albatros à Montreuil, le fief du cinéma russe en exil à Paris. Léon joue un secrétaire de théâtre aux côtés de la grande actrice Suzanne Bianchetti.

Le jour, Léon conduit ses affaires d’import-export dans le quartier de la porte Saint-Denis. La nuit, il fréquente les avant-premières sur les Grands Boulevards, où il voit son nom et son nouveau prénom, Lionel, s’afficher sur les écrans à quelques centaines de mètres de son domicile. Deux identités, avec deux prénoms ! L’acteur est né, le commercial n’a pas encore disparu. Léon a 41 ans !

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Guide SAM au 1er janvier 1924

Léon s’installe au cinéma

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Guide SAM au 1er janvier 1925

Avec son expérience des studios Albatros, Léon sait se faire apprécier du petit monde du cinéma. On y travaillait les décors et les éclairages avec une précision chirurgicale. Pour Léon, c’était l’endroit idéal pour apprendre le métier « sérieusement« . D’ailleurs, le jeune cinéaste Julien Duvivier le choisit pour jouer dans L’Abbé Constantin.

📽️ L’Abbé Constantin

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C’est sa première collaboration avec Julien Duvivier. Le film est une adaptation d’un roman très célèbre à l’époque de Ludovic Halévy. C’est une comédie de mœurs légère sur l’arrivée d’Américaines riches dans un petit village français. Léon y joue un rôle secondaire aux côtés de Jean Coquelin (le fils du célèbre Coquelin Aîné).

📽️ Madame Sans-Gêne

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La même année, Léon participe à un film d’une portée internationale. Au côté de Gloria Swanson, actrice hollywoodienne, il joue un homme de la cour dans cette coproduction franco-américaine réalisée par Léonce Perret.

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Ciné miroir – 1926

Léonce Perret a obtenu l’autorisation exceptionnelle de tourner au château de Fontainebleau et à Compiègne. Pour Léon, une véritable immersion dans l’histoire de France avec ce film en costume !

Depuis presque deux ans que Léon goûte au cinéma en composant des rôles de figurant plus ou moins importants tout en continuant son négoce. Il a 38 ans. Seulement, ce second semestre 1925 annonce un véritable tournant dans sa carrière naissante.

📽️Le Juif Jésus dans l’Agonie de Jérusalem

Le film L’Agonie de Jérusalem (aussi titré Révélation) est sorti en France le 8 avril 1927, mais le tournage fut réalisé l’année précédente. Julien Duvivier souhaitait pour ce nouveau film oublier les cartons-pâtes des décors de studios pour tourner les scènes de Jérusalem et du mont des Oliviers en Palestine. Pour donner un souffle mystique inédit à sa future œuvre, l’équipe a passé environ 3 à 4 mois sur place. À cette époque, le voyage se faisait en train jusqu’à Marseille, puis en paquebot (souvent des Messageries Maritimes) vers Alexandrie ou directement vers Jaffa/Haïfa.

Duvivier aimait voyager.  Entraîner son équipe de cinéma sur les lieux bibliques était une première.  Son éducation catholique l’inspira énormément pour ses premiers films. Néanmoins, ils eurent pour conséquence la perte de sa foi.

En Palestine,  Duvivier fût  extrêmement déçu,  comme il le raconte dans une série d’entretiens diffusés sur France Culture. Les lieux dont il a tant rêvé ne correspondent aucunement à ses attentes. Et, il ne réitérera pas l’expérience pour Golgotha (1935).

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Extrait de Ciné Miroir -Mars 1926

Devenu un notable, Léon n’est plus surveillé par la préfecture de police, certainement depuis une petite dizaine d’années. Il lui est alors possible, sans crainte, d’envisager ce voyage en Palestine. De plus, un contrat avec la société Vandal et Delac (le plus gros producteur français de l’époque) valait tous les laissez-passer. Vivre ce voyage et interpréter ce rôle fut sûrement pour Léon une expérience forte.

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L’Agonie de Jérusalem
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L’Agonie de Jérusalem
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L’Agonie de Jérusalem

Dans une conférence, Hubert Niogret, spécialiste de cinéma, précise que Duvivier avait épousé une femme juive russe et qu’il avait un fils. Ainsi, le cinéaste expliquait son départ aux États-Unis, lors de la Seconde Guerre mondiale : une mesure de protection pour sa famille.

Qu’échangeaient ces deux hommes hors tournage ? Léon, l’émigré juif, qui s’était réinventé dans le luxe et qui se renouvelait dans le cinéma muet. Julien dont les débuts d’acteur furent écourtés et qui essayait de percer au cinéma… Cinq ans plus tard, Julien se fera une vraie place dans le cinéma parlant.

L’interprétation de Léon est saluée par beaucoup de critiques.

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Guide SAM 1er janvier 2027

Il fait la fierté de sa communauté. Mais, son talent est reconnu aussi par les professionnels.

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Lionel remplace Léon

Léon rachète l’entreprise familiale en 1927. Cette annonce nous apprend que son entrepôt se situe certainement au 94 bd des Batignolles. Entrepôt au fond d’une cour ou magasin en bord de rue, aucune indication à ce jour.

La présence de membres de sa famille (Lévy, Jacques et Albert Salem) indique qu’il a retrouvé ou trouvé toute une communauté à Paris.(voir chronique La fin tragique de Léon)

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Selon les travaux de l’historienne Annie Benveniste, le 11e arrondissement abritait les familles séfarades et leurs commerces de gros et de demi-gros.

Le Bottin du commerce des années 20 et 30 montre la concentration de noms de familles séfarades dans la bonneterie et le textile. D’ailleurs, le 55 rue des Petites Écuries abritait plusieurs entreprises de négoce. Dans le quartier, des noms typiques de Salonique, de Constantinople ou Smyrne se distinguent : Amar, Saporta, Modiano, Cohen, etc.

Les archives de l’Association culturelle israélite séfarade (ACIS), fondée au début du XXᵉ siècle par des juifs ottomans de Paris, montrent qu’elle dirigeait les intérêts de la communauté.  Le périmètre « Sentier-Petites Écuries » était le lieu où se concentraient les dons et les activités économiques des membres les plus influents, souvent des importateurs de tapis ou de bonneterie.

La carte des commerçants de la préfecture de police qui a permis de cartographier Paris, montre que la bonneterie était la porte d’entrée classique pour des émigrés car elle demandait peu de capital mais beaucoup de réseaux, ce que possédaient les anciens habitants de Salonique.

Le 94 boulevard des Batignolles est à deux pas de la place de Clichy et de Montmartre, qui étaient à l’époque les quartiers des théâtres et des premiers studios de cinéma (comme les studios Gaumont au Pathé-Palace).

La carrière cinématographique devrait se lancer. Pourtant, l’année 2027, Léon va jouer dans d’autres films. Aucun n’aura le succès, pour lui, de L’Agonie de Jérusalem.

Le guide SAM de 1929 ne s’y trompe pas, même si, pourtant entre les lignes un peu « too much », le lecteur sent la difficulté de Léon à tourner la page de son Jésus.

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🗄️Importance de cet article

Jean-Charles Reynaud (1893-1957), qui signe cet article, n’est pas un simple journaliste, mais un scénariste et publiciste de premier plan. Il était rédacteur en chef de La Griffe cinématographique (citée dans le document) et collaborait à de nombreuses revues comme Photo-Ciné. Reynaud était un collaborateur direct de Julien Duvivier (il a notamment adapté pour lui La Vie miraculeuse de Thérèse Martin en 1929). Il a écrit aussi le roman L’Agonie de Jérusalem dont Duvivier a fait une adaptation et La Tragédie de Lourdes, Credo dont le réalisateur avait écrit le scénario.

Reynaud mentionne qu’il a connu Léon « fort jeune » et que ce dernier était son « secrétaire au Journal de Salonique ». Ce détail est d’importance. Il signale que Léon écrivait, sur le cinéma certainement, dans le grand quotidien francophone de la communauté juive de Salonique.

Il utilise les termes comme « force magnétique« , « visage de douceur infinie«  et « vocation évangélique » et souligne une sorte de mysticisme. Reynaud souligne que Léon est devenu prisonnier de son image. Les producteurs ne lui proposaient plus que des rôles bibliques (« tel patriarche, tel père de l’Église« ), ce qui a freiné sa carrière d’acteur et l’a probablement incité à revenir à d’autres activités pour survivre financièrement.

En tout cas, cet article démontre aussi que Léon n’était absolument pas dupe. Il avait compris qu’il n’arriverait pas à sortir de ce rôle fort, même s’il l’espérait sincèrement. Il insiste aussi sur une passion datant de très longtemps, celle du cinéma !

🧭 En généalogie-Source

Conférence Le cinéma muet de Julien Duvivier par Hubert Niogret – 10 septembre 2021

Le Guide Sam : pour l’expansion économique française dans le Levant

Annie Benveniste – Juifs de Salonique à  Paris.

💡 Conseil généalogique 

🧩Gallica BNF tient à disposition les revues du cinéma.

Famille saloniquiste

La vie de Léon à Paris de 1912 à 1925

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Séfarades du levant – OFPRA

Ou l’intégration par le travail

🕎À Salonique

L’identité grecque ne fut pas reconnue aux juifs séfarades de Salonique. Comme le souligne, dans son essai Juifs de Grèce (XIXe-XXe siècle), Katherine E. Fleming, « la grécité moderne était, à cette date, exclusivement accordée à la seule religion chrétienne orthodoxe. »

Par conséquent, « les juifs séfarades, arrivés dans l’Empire ottoman après leur expulsion de la péninsule Ibérique, s’étaient installés surtout à Salonique. Ayant conservé leur espagnol – le judéo-espagnol ou ladino – comme langue parlée et écrite, ils avaient développé un sentiment d’identité lié à une culture sépharade spécifique et au caractère particulier de Salonique. » Voir Katherine E. Fleming

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L’arrivée des troupes grecques à Salonique –
26 octobre 1912

L’armée grecque entre à Salonique, comme plus tôt, dans d’autres endroits, en 1912. L’Europe reconnait Salonique appartenant à la Grèce en 1913 par le traité de Londres

Aux arrivées des troupes grecques à Salonique, Léon choisit l’immigration à Paris. Il arrive vers le 24 décembre 1911. Il a 28 ans. Avant, un article dans le Guide SAM le décrivait comme journaliste dans Le Journal de Salonique.

Célibataire, à son arrivée, il se dit alors commissaire en marchandises, principalement de luxe et de parfumerie, et vit avec sa future femme, qui a 23 ans.

L’incendie de la ville de Salonique en 1917 n’a fait qu’aggraver la situation de la communauté juive, car ils en seront les principales victimes.

Vers 1920, le gouvernement grec impose le repos dominical, une redistribution des droits fonciers, une conscription obligatoire et l’obligation de fréquenter, pour tous les enfants, l’école publique grecque. De plus, l’antisémitisme est croissant. Du petit paradis juif, Salonique devient une ville beaucoup moins fréquentable.

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En France

En 1914, en France, c’est le basculement ! Les Ottomans résidant en France passent du statut d’étrangers « exotiques » à celui de « ressortissants de puissances ennemies« , voir Michel Garin. Beaucoup seront emprisonnés. D’autres, comme Léon, devront, dès qu’ils souhaiteront quitter la capitale, demander un sauf-conduit.

Le fichier de 1917 (se rendre à Lyon, et Ambert et Clermont-Ferrand en raison d’activités commerciales) et celui de 1918 (assister à l’enterrement de son père à Salonique) prouvent que, même s’il doit demander une autorisation pour quitter Paris, Léon n’est pas suspecté. Et le refus notifié, pour Ambert et Clermont-Ferrand, semble plus être motivé par une systématisation plutôt qu’une suspicion.

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Néanmoins, ses activités ont été freinées par ces demandes incessantes. En négoce, de chaussettes et bas de luxe ou de parfum, ne pas pouvoir se rendre en province, comme Lyon et ses alentours, doit fortement handicaper son entreprise. Elle fut certainement une entreprise familiale qui permet à des membres de confiance d’assurer les différentes étapes du négoce

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Publicité dans le Guide SAM – 1926

Dans la même période, Léon s’engage auprès de la femme avec qui il vit déjà, à 35 ans. Son mariage est célébré le 3 octobre 1918 à la mairie du 10ᵉ. Il divorcera deux ans plus tard,  presque au jour près. Le tribunal signalela fin de la procédure en 1932 aux torts du mari. Des recherches sont en cours pour récupérer le dossier.

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🕍Les Séfarades à Paris

La communauté séfarade se regroupe à Paris, comme dans d’autres capitales européennes. Deux facteurs favorisent l’intégration de Léon en France:
– son intégration professionnelle avec son activité commerciale,
– son intégration sociale avec son mariage, avec une Belge, et sa langue française impeccable.
De plus, il rejoint la communauté des indépendants juifs grecs de Paris qui se sont installés majoritairement dans les arrondissements du 9ᵉ, 2e et du 10e.

Ainsi, il vit dès 1918 au 55 rue des Petites Écuries 10e, en plein cœur du quartier séfarade des juifs grecs.

✡️La communauté séfarade des commerçants

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Guide Sam – 1926

Sur la période 1920 à 1936, ils sont nombreux à commercialiser des tissus, de la bonneterie et de la confection. Plus de cent immatriculations durant cette période. Les commerçants en bonneterie et tissus sont implantés, nous rappelle Michel Garin, principalement dans un pôle centré dans le quartier Bonne Nouvelle. 

Le quartier Bonne Nouvelle est traditionnellement lié au commerce de gros et aux métiers du textile (le Sentier est juste à côté). Contrairement aux Juifs ashkénazes installés plus à l’est dans le Marais (le Pletzl), les Séfarades s’installent volontiers vers les Grands Boulevards. Ils parlent souvent le judéo-espagnol ou le français, ce qui facilite leur intégration commerciale. C’est tout à fait le cas de Léon.

C’est l‘âge d’or du prêt-à-porter naissant. On y vend des tissus, des dentelles et des accessoires de mode. La fabrication et la vente de bas, de chaussettes et de tricots sont en pleine explosion.

Rapidement, les jarretelles sont adoptées par les femmes et cousues aux corsets et autres guêpières pour supporter les bas de soie. Dans les années 1920, les bas féminins sont tissés en rayonne, qu’on appelle aussi viscose, une matière opaque et chaude qui est une copie grossière de la soie mais bien meilleur marché. Léon devait vendre des bas en soie.

Jusqu’aux années 1930, la fabrication d’une paire de bas est longue, les métiers à tisser « à plat », inventés par un Anglais, ne permettent que la fabrication d’un unique bas diminué et proportionné (technique dite Fully Fashioned en anglais), bas qui doit ensuite être cousu à la main. En France dans les années 1930, la production de bas de soie, qui est alors concentrée dans les Cévennes, s’équipe de métiers à tisser plus performants. La coûteuse soie naturelle servant à fabriquer les bas est peu à peu remplacée par la soie artificielle, la rayonne (à base de viscose), matière grossière, chaude, froissable, et opaque fabriquée à partir des fibres de cellulose des arbres. Wikipédia

Et, le quartier sert de plaque tournante pour distribuer des marchandises dans toute la France.

Vivre et travailler à Bonne-Nouvelle, à cette époque, c’est être au cœur de la modernité parisienne. Le Grand Rex ne sera construit qu’en 1932, mais les cinémas comme le Gaumont-Palace sont déjà là et les théâtres créent un flux constant de clients potentiels. Et, ils sont nombreux dans le quartier : Théâtre Antoine, Théâtre du Gymnase, Palais des Glaces, la Porte-Saint-Martin, etc.

Les commerçants se retrouvaient dans les cafés du quartier pour conclure des affaires en ladino (judéo-espagnol), la langue véhiculaire du textile dans ce secteur à l’époque. Léon fréquente sans doute les cafés de la porte Saint-Denis ou de la porte Saint-Martin pour conclure ses affaires de gré à gré, une pratique courante dans le milieu du textile.

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Synagogue Berith Chalom

Le centre spirituel pour cette communauté est souvent la synagogue de la rue Buffault (9ᵉ arrondissement), Berith Chalom, toute proche, qui est le haut lieu du rite séfarade à Paris. D’autres petits oratoires, fréquemment situés dans des appartements ou des arrière-boutiques, se trouvaient à proximité immédiate de ce quartier.

De 1920 à 1923, la France est en pleine reconstruction économique. La demande en vêtements neufs est conséquente après les privations de la guerre. À partir de 1924 jusqu’en 1926, la période économique est plutôt stable avant les crises monétaires du milieu de la décennie.

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Publicité pour des bas en 1920

Dans son dossier de 1917, Léon est noté comme gagnant 24 000 F, soit une somme conséquente.
Bien qu’au 55 rue des Petites Écuries, il y ait, au rez-de-chaussée, l’espace d’une ancienne boutique, dans aucun dossier, il n’est fait état qu’il possédait ce local commercial au 55.

Tous les rapports notent un appartement avec un loyer de 480 F rue de Turenne, (appartement petit dans un quartier populaire) en 1917 et un loyer de 1500 F au 55 rue des Petites Écuries (appartement avec 3 ou 4 pièces dans un quartier démontrant son aisance professionnelle). En 1935, son loyer est de 4 400 F. Augmentation justifiée par l’inflation ou surface plus conséquente, impossible de le justifier ! Cet appartement servait d’adresse commerciale comme le montre sa carte de visite professionnelle. Il est à noter que Léon a su, en peu de temps, faire fructifier son affaire.

En 1927, Léon achète une entreprise au 94 bd des Batignolles. Mais, il n’est pas encore temps d’en parler !

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Le Courrier : anciennement Guide du commerce – 22 mars 1927 –

🌐D’où lui viennent ces importations ?

En 1905, un article du journal de Salonique nous indique la profession du père de Léon : « négociant en manufacture ».

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Le Journal de Salonique est un journal bihebdomadaire publié de 1895 à 1911 à Salonique, en Grèce ottomane. Il s’agit du plus ancien journal français publié dans la ville. Wikipédia

Salonique était un port majeur de l’Empire ottoman, très cosmopolite, avec des communautés grecques, juives séfarades, turques, bulgares, etc. L’économie de la ville dépendait fortement du commerce international et du transit de marchandises entre l’Europe, l’Empire ottoman et les Balkans.

Être négociant en produits facturés signifie qu’il est au cœur d’un commerce de gros de produits fabriqués. On peut facilement imaginer qu’il s’agit certainement de vêtements, de tissus ou de parfums. Cette hypothèse peut expliquer pourquoi en arrivant à Paris, Léon se lance dans le négoce de tissus et de parfums. S’apercevant du potentiel de la vente des bas de soie, il se spécialise. Et, cela lui réussit !

🧭 En généalogie-Source

Archives Nationales de Pierrefitte

2. Les Arméniens, les Grecs et les Juifs originaires de Grèce et de Turquie, à Paris de 1920 à 1936 – Michel Garin ici

3. Katherine E. Fleming – Juifs de Grèce – 2011

4. Le Journal de SaloniqueWikipédia – Numéros archivés sur Gallica.fr

5. L’œil sur l’écran : la fille de l’eau

💡 Conseil généalogique :

Famille saloniquiste

Que représentait une dot de 1 800 francs en 1888 ?

Dans les archives familiales, certains détails révèlent bien plus qu’il n’y paraît. En 1888, une de mes ancêtres, vivant à Pontivy dans le Morbihan, apportait une dot de 1 800 francs lors de son mariage. Que signifiait cette somme à l’époque ? Était-ce beaucoup ? Suffisant ? Que permettait-elle réellement ?

Une dot modeste, mais solide pour une famille bretonne

À la fin du XIXe siècle, Pontivy était une ville administrative et commerciale entourée d’un monde profondément rural, fait de petites exploitations agricoles et d’artisanat local. Dans ce contexte, 1 800 francs représentaient une somme sérieuse mais modeste, probablement le fruit de plusieurs années d’économies.

C’était l’équivalent d’un an de salaire d’un ouvrier qualifié, ou plusieurs mois de revenu pour un petit artisan ou fonctionnaire. Ce n’était pas une grande fortune, mais ce n’était pas négligeable non plus.

Ce que cette somme permettait à Pontivy en 1888

Dans le Morbihan de l’époque, on pouvait acheter :

  • Plusieurs hectares de terre agricole (jusqu’à 5 selon la qualité du sol).
  • Une ou deux vaches laitières, essentielles dans une économie paysanne.
  • Le mobilier complet d’un foyer (lit, table, vaisselle, armoire).
  • Un trousseau de linge et vêtements pour la mariée.
  • Éventuellement, un petit fonds de commerce ou de matériel artisanal, si le couple exerçait un métier manuel.

À Pontivy, chef-lieu de sous-préfecture, cette dot aurait donc suffi à lancer modestement un couple dans la vie active — que ce soit en milieu rural ou dans un petit atelier ou commerce urbain.

Une dot à la mesure d’un foyer modeste

Une dot de cette taille indique que la famille n’était ni riche ni indigente : plutôt issue de la petite paysannerie, de l’artisanat ou du petit commerce local. Elle montre une volonté claire de donner à la mariée les moyens d’une installation stable, sans faste, mais avec une base solide.

C’est bien différent des dots bourgeoises (souvent de 10 000 francs et plus) qui servaient à asseoir un statut social. Ici, il s’agissait avant tout de pragmatisme : donner un coup de pouce au jeune ménage pour s’installer et vivre dignement.

Source

Le contrat de mariage entre Jean-François LE MAGUET et Marie-Hélène JOUAN est établi le 15
février 1888 devant notaire.

🧭 En généalogie, chaque dot raconte une stratégie familiale

Les mentions de dot dans les actes de mariage ou notariés sont bien plus que des chiffres : ce sont des reflets économiques et sociaux précieux. Dans un lieu comme Pontivy en 1888, cela permet de comprendre :

  • le niveau de vie de la famille,
  • leur réseau local (rural ou urbain),
  • et les ambitions ou prudences familiales vis-à-vis du mariage.

💡 Conseil généalogique : Si vous trouvez la trace d’une dot dans les registres, cherchez aussi les actes notariés ou inventaires après décès : ils éclairent les possessions réelles et les choix économiques de vos ancêtres.

Famille Le Maguet

FILIATION

Les « secrets » de Frieda

genalogiefamille - Famille Suisse -

Nous étions venus voir Frieda dans son deux-pièces du 16ème arrondissement qui me rappelait étrangement l’appartement où nous avions vécu avec mes parents. Au moment de prendre le café, me semble-t-il, Frieda, que j’appelais comme tout le monde Grand-Mémère, me confia qu’elle avait eu un fils.

La fin de l’été s’annonçait à Herserange. Seulement, il faisait encore bien chaud, ce 5 septembre 1929. Fatiguée par les tétées de la nuit, Frieda avait préféré rester chez eux, au frais. Lui, Jacob, était parti avec André, son petit bout de deux ans. On venait de fêter son anniversaire. Ça devenait agréable maintenant qu’il parlait bien. Mieux que ses deux parents réunis, de ça, Jacob en était fier ! Curieux de tout, André en était même fatigant ! Il n’était plus tout seul depuis que sa petite sœur, Suzanne, les avait rejoints, il y a quatre mois. Elle, elle portait son nom. C’était une Klank ! Pour André, ça n’avait pas été possible, car il l’avait reconnu après Frieda. Difficile de s’y retrouver dans les méandres d’une administration qu’on ne connaît pas. Heureusement, il pouvait compter sur la communauté polonaise, nombreuse dans la région. En tout cas, père et fils profitaient de la douceur de cette fin d’après-midi.

Au milieu de leur promenade, ils se sont allongés et rapidement assoupis. André a-t-il échappé à la vigilance de son père ? Avait-il un sommeil trop profond, vu le vin du repas ou la fatigue des jours passés ? Impossible de savoir ! Seulement, la culpabilité des parents est palpable. Elle de lui avoir confié, malgré tout, l’enfant. Lui, d’être responsable de sa mort.

Toujours est-il que l’enfant descend le champ et s’approche des rails, en contrebas…

Le machiniste dira qu’il n’a pu l’éviter.

Plus de cinquante ans plus tard, dans cet appartement parisien, son premier petit-fils, allait du fauteuil à la cuisine. Je me rappelle l’avoir regardé, mon enfant, figée. J’étais tétanisée. Qu’ai-je pu dire à Frida ? Peut-être un  » comment avez-vous fait ». Aucune réponse n’était attendue et je n’ai plus osé lui en reparler.

Seulement, ce moment-là, je ne l’ai jamais oublié. Il m’obsède encore. Je songe souvent à Frieda, Grand Mémère pour les autres. Je souhaite qu’elle m’aide à donner vie à ses jeunes années...

Ce jeune couple a réussi à construire une famille loin de leurs propres attaches familiales.
Lui, Jacob, a tout quitté, il y a neuf ans, en 1920, peut-être un peu plus, pour se réinventer dans un pays qu’il ne connaissait pas. Était-ce le manque de travail, était-ce autre chose qu’il l’avait poussé à partir ? Qu’importe. Satisfait du chemin parcouru et des efforts fournis, il contemplait sa famille, heureux, le sentiment que le bonheur existait à cet instant précis. Pourquoi n’avoir pas envisagé le mariage ? Certes, ils étaient un couple installé, mais ça ne pouvait assurer l’avenir. Était-il déjà marié, pas divorcé ? Ou alors, s’agissait-il d’autres choses ! Une histoire de religion…

Elle, Frieda était partie peut-être avec lui de Suisse, ou avant de le connaître. En tout cas, sa tête était remplie de rêves et d’envies. Elle avait vingt et un an ! Il lui était permis de faire ce qu’elle voulait, enfin, loin des responsabilités. Elle avait envoyé promener sa sœur, ses frères et puis sa mère, aussi, jurant qu’elle ne reviendrait plus !

Par conséquent, au village, sa réputation avait été faite : une fille pas trop convenable ! La liberté des femmes était inacceptable ! Mais, aujourd’hui, elle était femme et deux enfants l’occupaient. Tellement heureuse ! Elle s’en fichait un peu de ne pas être mariée même si elle le lui demandait quelquefois. Alors, lui, il promettait !
Les promesses sont faites pour jamais n’être tenues !

Suzanne savait, au plus profond d’elle-même, ce qui s’était passé lorsqu’elle avait quatre mois. Elle avait vu son univers s’écrouler, sans explication. Comment expliquer à un bébé ce qui se passe ? Pourtant, si elle avait su, elle aurait pu, plus tard, essayer de comprendre. Car, Suzanne n’a plus senti la présence de son père, plus entendu sa voix, son accent particulier, ses mots étranges, murmurés à son oreille, l’odeur de son corps, mélange de fumée et de cambouis. Rien du jour au lendemain, ou si peu !
Les bras rassurants de sa mère sont aussi oubliés.

La froideur l’a envahi, d’un coup. Placée dans une pouponnière, Suzanne a dû vivre un moment de dépression. De plus, aucun homme n’est venu séparer ce lien tellement particulier qui unissait Suzanne à sa mère. Amour et haine mêlés, attraction, répulsion, ces deux femmes n’ont eu de cesse de se déchirer, ne pouvant plus se dire leur amour réciproque.

Ni le mari de sa mère ni son propre mari n’ont expliqué à Suzanne qu’elle n’était pas responsable et que la souffrance de sa mère avait créé le rejet. Aucun homme, ni même aucune femme, ne les a réunis pour expliquer à l’une ce que ressentait l’autre, et vice-versa.

Elles se sont murées dans leurs premiers ressentis, intransigeantes, blessantes mais continuellement en souffrance, toutes les deux.

Difficile pour Robert de parler des relations parentales ! Honoré a cru qu’en la considérant comme sa fille, son immense amour suffirait à combler la froideur de sa femme. Seulement, on ne remplace pas le manque sans un minimum de mots.

Ce rejet, Suzanne en souffrira toute sa vie, sans pouvoir le comprendre. Elle ne pouvait réentendre l’indicible phrase, inacceptable pour un enfant, qui n’a cessé de la faire souffrir « j’aurais préféré que ce soit toi qui meures plutôt qu’André ! »

Cette phrase exprimait le traumatisme vécu par une mère. Ses mots n’étaient pas à prendre aux pieds de la lettre. Seulement, comment faire lorsqu’aucun tiers ne vient dénouer les tensions. Alors, la souffrance se cristallise de part et d’autre, cadenassant à jamais leurs sentiments affectueux réciproques !

Est-ce que le chemin fut long de Longlaville à Paris ? Aucune idée ! En tout cas, elle débarque dans le quartier Bel-Air du 12ème arrondissement. Ketty, l’amie de son village suisse qu’elle a retrouvé par hasard à Paris, habitait-elle tout près ? Ce prénom, diminutif de Catherine, vient du grec et signifie « pur ».

En tout cas, Frieda devient domestique et commence à découvrir l’univers Parisien, ses immeubles haussmanniens et le chic des appartements cossus. Elle travaille son accent et apprend les bonnes manières. De fille de ferme à serveuse, elle sait qu’elle peut apprendre rapidement. Alors, pas de souci, elle devrait s’en sortir chez les bourgeois. Et, l’avenir prouvera combien elle avait raison !

Frieda n’a probablement pas trouvé cette nouvelle très agréable, quatre mois après la mort de son aîné. Seulement, difficile d’imaginer cette jeune femme occupée à trouver stabilité, être capable de courir les bals du samedi soirs, d’avoir une aventure d’un soir et, surtout, de garder l’enfant ! Car, les faiseuses d’ange étaient connues dans son milieu, même pour une nouvelle parisienne. Et, Honoré Gauchet, vu sa droiture, n’aurait pas mis un mois à reconnaître l’enfant s’il avait été le père !

Il est plus probable que Frieda est retrouvée Jacob, certainement peu de temps après leur séparation.

Mais, une nouvelle grossesse lui donnait la possibilité d’effacer la terreur des mois précédents. Faire comme si, cela n’avait jamais existé.

Frieda prend les choses en mains. Il lui faut un mari, un vrai, respectable, responsable, et surtout fiable financièrement. Finies les angoisses des journées sans travail, les fins de mois sans argent. Il lui faut un rentier qui ne soit pas trop dans ses pattes, tant pis s’il ne lui plaît pas autant que Jacob.

Suffit les bêtises !

Alors, peut-être avec Ketty, elle élabore un stratagème à suivre à la lettre. Avant que son ventre ne la trahisse, il faut qu’elle embobine un homme qui coche toutes ses attentes. Elle a vingt-cinq ans, sa jeunesse est son atout et elle sait parler aux hommes ! Trois ans de vie amoureuse lui ont appris bien des choses pour satisfaire un homme !

Aidée certainement par Ketty, la »pur », Frieda devient assidue à l’église. Chaque dimanche, elle se fait remarquer par son assiduité mais aussi sa foi aussi intense que démonstrative. Est-ce l’église de Notre-Dame de Saint-Mandé où elle va ? Qu’importe. C’est une course contre la montre pour trouver un mari pour elle et un père pour son enfant !

Honoré Gauchet est l’heureux élu ! Il approche de la quarantaine, un peu petit, trop trapu, déjà ventru. Lui, ce n’est pas le prince charmant !

Est-ce que Suzanne s’est rendu compte des efforts qu’avait consentis sa mère, en tant que femme, pour passer de Jacob à Honoré ? Non, car on imagine mal ses parents amants !

Seulement, Honoré était droit, respectueux, attentif et surtout sa rente de l’armée lui assurait une assise confortable qu’il voulait bien partager avec femme et enfant puisque depuis deux ans, il était démobilisé. Pour Frieda, ce fut, certainement, plus le père qu’elle n’avait jamais eu qu’un amant. D’ailleurs, après celui-ci, elle n’aura pas d’autres enfants !

Lorsqu’Honoré André naît le 16 octobre 1930 à vingt et une heures à l’hôpital Trousseau, Frieda n’a plus qu’à convaincre Honoré de le reconnaître. Il le fera un mois plus tard.

Il y a un an et un mois, la disparition d’André a provoqué un bouleversement dans sa vie. Frieda a su rebondir. Elle reprend sa fille, encouragée par Honoré.

Ce nouvel enfant porte en second prénom celui de l’enfant mort. La seule photo qu’on ait de lui le présente chétif avec ses oreilles décollées, sa frimousse triste. Le poids de l’enfant mort semble lourd à porter. D’ailleurs, il décédera avant sa seconde année !

Quand est-ce que Frieda a réalisé qu’Honoré André ne remplacerait pas André, que ses efforts étaient vains ? On dit qu’il faut lâcher la main des mourants pour qu’il trouve la paix. À quel moment, Frieda a lâché la main d’Honoré André ?

Il est aisé de comprendre l’état psychique de Frieda après ce nouveau décès. Le rayonnement de Suzanne papillonnant du haut de ses trois ans, devait lui être insupportable ! Et, pourtant, Frieda a élevé Suzanne avec suffisamment d’amour pour qu’elle puisse à son tour être mère, plusieurs fois !

Frieda a certainement perdu beaucoup de sa légèreté, de sa joie de vivre, apprenant à cacher sa fragilité derrière son ton bravache, affirmant, trop fort, trop haut, qu »après moi les mouches« , cachant son amour derrière son argent, incapable de laisser parler son cœur sans craindre qu’il ne se fende !

Elle a emporté avec elle, dans la tombe, le ressentiment de n’avoir jamais reçu la reconnaissance des sacrifices qu’elle avait consentis.

Sa fille ne lui a jamais offert, ce qu’elle attendait depuis si longtemps, une conversation de femme à femme. Que celle qui avait eu cinq garçons lui dise combien cela avait dû être dur de ne pas en voir grandir ! Qu’elle la remerciait de lui avoir apporté la sécurité en oubliant sa vie de femme ! Qu’elle lui parle de l’homme qu’elle avait à la fois tant aimé et tant haï ! Qu’elle comprenait et lui pardonnait de n’avoir pas su l’aimer, elle, comme elle le souhaitait !

La vie n’est pas une fiction. Mais, ici, c’est possible !

Frieda aurait pu enfin, dans les bras de sa fille, pleurer les deux garçons qu’elle avait perdus. Elle lui aurait dit que lorsqu’elle regardait son visage, elle reconnaissait des expressions de Jacob, ce qui lui suscitait des sentiments d’amour et de haine mêlés, qu’elle ne pouvait contenir ! Elle se serait excusée de l’avoir si mal aimée. Elle lui aurait aussi raconté son village en Suisse. Elle lui aurait dit que son deuxième petit-fils ressemblait à Honoré André. Sa fille lui aurait alors dit qu’elle avait compris pourquoi elle avait voulu élever un de ses enfants.

Tant d’autres choses, encore !

Peut-être alors sa sœur, Marthe, serait venue à son enterrement, permettant aux familles, enfin, de se retrouver !

Le secret de Frieda est de l’indicible : la honte de n’avoir su protéger son enfant. Et, à la jeune mère que j’étais, devant cet arrière-petit-fils, elle me mettait en garde : Faites attention, ma petite fille, à votre premier fils !

Sur la tête de mon enfant venait percuter l’histoire dramatique d’André. Évidemment, je n’ai eu de cesse de faire attention à cette filiation dramatique pour qu’elle ne se reproduise pas.

Mais, le secret de Frieda fut encore entretenu par son mari. Honoré n’a pas levé la honte de sa femme. Il n’a pas révélé le secret à Suzanne.

Il aurait pût dire à Suzanne : ta mère a vécu quelque chose de très dramatique qui entraîne tout son ressenti envers toi. Ne t’inquiète pas je suis là, je vais tout faire pour vous réconcilier ». Pour Suzanne, deuxième génération, le secret était innommable.

Seulement la répétition avec Honoré André a renforcé la honte de Frieda à être incapable d’élever un garçon au-delà de ses deux ans. Et, elle a obligé davantage à faire silence autour de cette deuxième mort dramatique, car la culpabilité était certainement trop importante de n’avoir pas su protéger aussi son deuxième fils.

Lorsque mon second fils est né, la mère que j’étais a pris de l’assurance et a certainement été moins touchée par le secret de filiation. En tout cas, pas de la même manière !

Néanmoins, j’ai attendu que mes enfants aient dépassé tous les deux, les deux ans, fatidiques, en 1996, pour faire une première salve de recherche généalogique sur cette branche.

Mais, cette histoire de famille révèle un autre secret que deux adultes ont ensemble mis en œuvre. Celui de ne pas révéler à Suzanne qu’Honoré n’était pas son père. De quelle honte, ont-ils voulu se cacher et la protéger ?

Je n’ai pas encore confirmation de ce que Frieda disait à propos de cet homme. Sauf que mon conjoint lui rappelait fortement cet homme. Elle disait que « C’était un chenapan, comme le père de mes garçons ».

Pour la troisième génération, celle des enfants de Suzanne, le secret était devenu impensable. Mais, il se révèle, disent les psychogénéalogistes, dans le corps physique ou psychique d’un membre de cette génération. Les non-dits cachés sont ressortis par des symptômes soit physiques ou psychiques. Ils forment ainsi des images fantasmagoriques, toujours selon les spécialistes.

Trois fantômes rôdaient autour de Suzanne, ceux de ses deux frères mais aussi celui de son père géniteur. Mais, la confirmation des secrets de famille peut libérer les chaînes qui entravent.

Peut-être…

Légende

*Actes d’état civil archivés.

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À la Une

Carrière militaire d’Honoré

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Pourquoi Honoré s’est retrouvé dans La Coloniale ?

La volonté de faire carrière, peut-être, et/ou celle de changer de conditions, de voir du pays…difficile de le savoir précisément.

Mais, l’ancien nom de ce régiment était le régiment de la Manche basé dès 1900 à Cherbourg. (Wikimanche) . Cela explique le choix de son arme.

En tout cas, Honoré s’y plaît ! Car dès octobre 1915, il devient caporal et même caporal fourrier en janvier 1916.

Insigne du 1er régiment d’infanterie de la Coloniale

Gallica conserve le récit du Lieutenant Colonel Barbassat du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale de 1914 à 1919 qui signale qu’à la mobilisation « L’esprit de la Troupe était merveilleusement enjoué ; nos soldats venaient de traverser la ville au milieu des acclamations de la foule qui leur jetait des fleurs et entonnait avec eux La Marseillaise« . De quoi partir la fleur à fusil…

Seulement plus tard, il ajoute : »L’ennemi est trop supérieur en nombre. Nos unités sont écharpées à mesure qu’elles se présentent. » Le reste est connu !

En sa qualité de caporal fourrier, Honoré s’occupe de la « Fourre », qui désigne un local de rangement pour « divers matériels collectifs utilisés généralement pour la vie en campagne ou pour des activités spéciales » dixit Wikipédia. Il pourvoit au logement des soldats et se charge de répartir les vivres entre les escouades, par exemple. Est-ce à cette occasion qu’il développe des aptitudes comptables ? Car, le personnel de la spécialité de fourrier est l’équivalent d’un comptable civil. Certainement !

Pour rappel, Guillaume Apolinaire était aussi fourrier mais au grade de brigadier.

Puis, Honoré rentre au dépôt du 1er RI le 27 avril 1918.

Honoré a échappé à la mort mais certainement pas aux cauchemars. Nombreux seront les soldats qui garderont le traumatisme des violences subies et surtout celles commises par soi-même ou par les compagnons.

Pourtant, pas question pour lui de revenir vivre à Servon et reprendre le métier des champs. Il reste donc dans l’armée et lorsque le régiment est envoyé à Beyrouth, Honoré y débarque le 30 avril 1919 certainement après une quinzaine de jours de voyage en bateau.

Beyrouth, place de l’église et caserne. Liban – 1920

« Le jeudi nous aperçûmes les côtes de l’île de Chypre et, le vendredi matin, nous entrâmes dans le beau port de Beyrouth. Là, des barques de toutes les directions vinrent chargées de denrées de toutes sortes, oranges, raisins, cigarettes, etc. qui ne sont pas chers:
–    Oranges: 8 pour 1 franc.
–    Cigarettes : 3 paquets pour 1 franc.
Par contre, le pain est cher et c’est du pain de riz.
Nous logeons dans des marabouts au-dessus de la ville où nous apercevons quelques montagnes de la cime du Liban, dont quelques-unes sont couvertes de neige. C’est curieux car il fait très chaud » .
Témoignages par correspondance

Car l’expansion coloniale de la France s’est faite au lendemain de la Grande guerre par, notamment, le partage de l’Orient arabe avec l’Empire britannique. La France récupère la Syrie et le Liban le 28 avril 1920 qu’elle gère comme un protectorat de 1925 à 1930.

Uniforme du régiment colonial

Fringuant, Honoré devait l’être. Lui qui quelques années plus tard, sera bedonnant mais posant son bras replié à l’arrière avec son pantalon clair, ses bretelles et chemise blanche, droit, derrière « ses » femmes, sur une plage alors qu’elles, sa femme et sa fille, sont en maillots de bain !

Beyrouth, le 1er juin 1920
«Mon cher commandant,
Cette image ne va pas vous convaincre sur le luxe des chemins de fer syriens – ici on se contente de peu. Je suis heureux de vous annoncer le succès de nos troupes en Cilicie, 1500 prisonniers, des canons et de nombreux matériels sont tombés entre nos mains. J’ignore à quelle date la guerre va cesser au Levant. Nous avons toujours besoin d’avions et de beaucoup de matériel. Vous ne nous oublierez pas. Mes hommages à Madame Bruncher et à vous mes sentiments les plus respectueux.
Max B.».
Note historique: la campagne de Cilicie dura de mai 1920 à octobre 1921 et opposa l’Armée du Levant alliée à la Légion arménienne aux forces turques de la Grande assemblée nationale de Turquie.
Témoignages par correspondance

Nommé Sergent Major le 16 août 1919, il signe son réengagement quatre jours plus tard. Après Beyrouth, on l’envoie au Maroc et entre-temps, il passe au 2ème RI.

C’est en décembre 1921 qu’il passe au 2ème régiment des Tirailleurs Sénégalais.

Les pertes effroyables subies lors de la première guerre mondiale (1 355 000 morts et 3 595 000 blessés) font que tout réengagé est le bienvenu. Alors lorsqu’Honoré se réengage, il le fait pour 4 ans 1 mois et 17 jours.

Lors de la Guerre du Rif (1924-1927), le 24e, en tout ou partie, participe avec d’autres formations coloniales ou métropolitaines, aux opérations de pacification du Maroc (Afrique française du Nord), avant de retourner définitivement dans sa garnison d’origine. Il s’illustre à Bab-Taza, M’sila, El Hadar, et Fès el Bali, décrochant une nouvelle inscription au drapeau « Maroc 1925 ». Les inscriptions étant limitées à huit, cette neuvième inscription viendra compléter celle déjà existante « Maroc 1908-1913 ».Wikipédia

Au total, la guerre du Rif a coûté la vie à plus de dix-neuf mille soldats espagnols, presque autant de Berbères et environ douze mille Français. Après Verdun, Pétain s’illustre en imposant par la force la présence coloniale aux troupes d’Abd el-Krim en quelques mois.

Insigne des tirailleurs sénégalais

Par décision ministérielle du 30 juin 1924, Honoré devient adjudant. Il aide son officier à commander une compagnie notamment dans l’application des règles militaires. Honoré continue sa progression de carrière et passe adjudant-chef le 31 juillet 1926 puis entre au 24ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais.

Vers 1915-1916

À partir de 1926, les régiments des tirailleurs sénégalais sont incorporés. « C’est ainsi que Perpignan récupère un régiment colonial, le 24e régiment de tirailleurs sénégalais, régiment qui malgré sa nouvelle appellation et sa composition, hérite des traditions et du drapeau aux huit inscriptions de son prédécesseur. La plus grande partie de l’effectif hommes de troupe est désormais constituée par des soldats Africains, communément appelés « Tirailleurs sénégalais » ou soldats indigènes, tous originaires des diverses colonies de l’Afrique Occidentale Française (AOF). Les soldats « européens », en petit nombre, tiennent les emplois de spécialistes (transmissions, servant d’engins, secrétaires) et sont destinés, en principe, aux pelotons d’élèves gradés, caporaux et sergents. »Wikipédia

Honoré demande sa mise à la retraite au 3 août 1928 en étant admis dans le corps des sous-officiers.

Il a 37 ans, a vécu une vie de caserne et de guerre sans femme et enfants déclarés. Comment envisage-t-il son retour à la vie civile. Certes, il doit aussi être fatigué de vivre une vie de troupe mais, il n’a connu que ça. Pris en charge du matin au soir, est-il capable de revenir à une vie de routine de respect des convenances bourgeoises, de rentrer dans le rang de ne plus ressentir l’adrénaline de la peur et devenir un mari et un père attentionné, sans problème !

Citations

Ceci est extrait de son dossier de combattant :

Ordre du régiment d’Infanterie coloniale – N° 694

« Très bon sous-officier énergique et brave, au front depuis le 14 septembre 1914, a combattu avec entrain et dévouement en Argonne et champagne.

S’est signalé par son calme au feu et son allant continue à se montrer bon gradé. »

Maroc – Ordre général N° 25 de la 2ème DMM -Ordre de la brigade :

« Au cours de l’attaque du 18 septembre 1925 sur Bab Caza CR 639, a assuré sous un feu violent les liaisons avec les compagnies puis avec le commandant de la position. A fait preuve de calme et de sang-froid. « 

Décorations obtenues

Croix de guerre 1914-1918 Française pour conduite exceptionnelle au cours de la Première Guerre mondiale.
Médaille commémorative de Syrie-Cilicie décernée pour appartenance à l’armée du Levant (entre le 11 novembre 1918 et le 20 octobre 1921)
Médaille interalliée 1914-1918 décernée pour participation à la Grande guerre
Médaille coloniale avec agrafe « Maroc » décernée pour services militaires dans les colonies, résultant de la participation à des opérations de guerre, dans une colonie ou un pays de protectorat.
Médaille coloniale avec agrafe « Maroc » décernée pour services militaires dans les colonies, résultant de la participation à des opérations de guerre, dans une colonie ou un pays de protectorat.

Blessure

Aucune

Pension militaire proportionnelle

En juillet 1929, Honoré obtient sa pension.

De retour à la vie civile, Honoré trouve l’emploi d’aide comptable aux usines Renault de Billancourt. Il sera fier d’obtenir la médaille d’honneur du travail en argent pour trente années d’emploi.

Source

Gallica – Récit du Lieutenant Colonel Barbassat

Wikimanche

Beyrouth des années 20. Des correspondances témoignent

24ème Régiment d’infanterie coloniale – Wikipédia

24e régiment de tirailleurs sénégalais – Wikipédia

Archive Météo

Famille D

FILIATION

Recherches en Suisse

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Petit guide

Les recherches en Suisse sont complexes. En effet, ce pays comporte quatre régions culturelles et linguistiques et possède donc quatre langues nationales : l’allemand, le français, l’italien et le romanche. Deux religions y sont prépondérantes pour les registres paroissiaux. De plus, une vague d’émigration au XIXè siècle, assez importante, a envoyé les femmes dans les villes, devenues souvent des femmes de ménage.

La bourgeoisie, qu’est-ce que c’est ?

Chaque Suisse a un lieu d’origine (bourgeoisie)
Il faut savoir que la clef de toute recherche généalogique en Suisse est le système de la commune d’origine. Sur le passeport helvétique, on ne mentionne pas le lieu de naissance, mais la commune d’origine. Chaque citoyen suisse est bourgeois d’au moins une commune, même s’il n’y a jamais mis les pieds, et l’indication de son lieu de bourgeoisie fait partie de son identité (droit du sang). La connaissance du lieu de bourgeoisie est indispensable pour la poursuite d’une recherche généalogique en Suisse.
CGAEB Jura

Du coup, chaque commune tient un registre des familles (Familienregister). C’est dans ce document que tous les actes d’état civil sont concentrés. Heureusement, le lieu d’origine de notre famille était connu.

Après avoir résolu ce point, un autre problème apparaît : la traduction des actes paroissiaux. La langue latine est utilisée pour l’ensemble des registres jusqu’au XIXè siècle. Sans connaissance approfondie, il faut bien reconnaître que c’est inaccessible !

Néanmoins, on peut s’y essayer !

Les cantons

26 cantons

En Suisse, les archives des cantons ressemblent à nos archives départementales, en plus autonomes. 9 cantons sur 26 ont mis en ligne leurs archives. Le site CGAEB met en ligne les liens nécessaires. Heureusement pour notre famille, les archives de Berne sont dorénavant en ligne.

Particularités de l’état civil suisse

Couverture du recueil de Grossaffolte

Avant 1876, les registres paroissiaux tenus par les Églises catholiques et protestantes sont les seules à relever les actes civils des habitants. Les registres catholiques sont écrits en latin et ceux protestants, en dialecte du lieu. À partir de 1876, ce sont des officiers d’état civil qui s’en chargent.

Un exemple

Mais, la généalogie en Suisse n’est pas d’accès aussi aisée qu’en France. Lorsqu’elles sont accessibles, il faut obtenir un formulaire précis, le remettre à l’autorité de surveillance et attendre une disponibilité, etc. là où en France c’est totalement gratuit, en Suisse faire des recherches coûtent assez cher.

Exemple d’écriture spécifique (la Kurrentschrift)

Sources

CGAEB – Cercle généalogique de l’ancien Evêché de Bâle

CGAEB – Cercle généalogique de l’ancien Evêché de Bâle

Archives en ligne du canton de Berne

Pour aller plus loin

Famille D

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Portrait d’un enfant oublié

Ou le garçon à côté de Suzanne…

Longtemps la famille s’est interrogée sur l’enfant photographié à côté de Suzanne. Elle, elle est bien reconnaissable du haut de sa première année, avec ses pommettes bien joufflues !

L’autre enfant ne lui ressemble pas. Autant les yeux de Suzanne sont petits et en amandes, autant ceux de ce garçon sont ronds et bien ouverts. De plus, une des oreilles semble décollée.

D’où vient-il ? Est-ce un cousin ou un enfant d’ami (e) ? Pourtant, cette photo, habituellement, se pratique pour une fratrie. Il ne pouvait s’agir d’André, décédé accidentellement le 5 septembre 1929. (voir Frieda D. amoureuse ) à l’âge de deux ans.

Le mystère est resté entier, jusqu’au moment où une généalogiste (voir À la recherche de la famille) est venue confirmer ce que Frieda a toujours affirmé. Elle avait eu un second garçon en plus de sa fille, Suzanne !

Honoré André

Le 16 octobre 1930, Honoré André naît à l’hôpital Trousseau de sa mère Frieda, domestique, habitant au 16 Boulevard Carnot. C’est une personne qui a assisté à l’accouchement qui fait la déclaration. Il porte le nom de sa mère, Dick.

Déjà un an qu’André est décédé et tant de choses se sont passées pour Frieda. De son couple avec Jacob, il ne reste plus rien. Est-il parti, culpabilisé de s’être endormi et de n’avoir pas suffisamment protégé André ? Est-ce que c’est elle qui ne pouvait plus supporter la présence du père, maintenant que son enfant n’est plus ! Impossible de le savoir ! En tout cas, en 1931, Jacob est encore à Longlaville en Meurthe-et-Moselle, le recensement l’atteste. Alors que Frieda est déjà à Paris dès octobre 1929, date de sa nouvelle demande sur son passeport.

En tout cas, si Honoré André naît en octobre 1930, il a été conçu vers janvier 1930, soit quatre mois après le décès d’André.

Frieda est-elle déjà à Paris ? Que fait-elle ? Où est-elle hébergée, elle qui ne connaît personne dans cette ville ? Il est probable qu’après l’accident d’André, Frieda est appelée à l’aide quelqu’un de confiance. A-t-elle repris contact avec sa mère, Elisabeth Dick, vivant en Suisse ? Peut-être ! En tout cas, si celle-ci lui a recommandé de revenir à Grossalffoltern, Frieda n’a pas voulu.

On peut imaginer qu’en arrivant à Paris, en octobre 1929, Frieda est désespérée d’avoir perdu son enfant, s’est séparée de sa petite Suzanne, ici ou à Nancy, et aussi de son père. Elle cherche udu travail. Elle semble avoir toujours été serveuse ou domestique.

Avec Honoré, se sont-ils connus dans le café où elle travaillait ou à la sortie de l’église comme le dit la rumeur familiale ? En tout cas, ils ont décidé de vivre ensemble, de reprendre la petite Suzanne, et peut-être…Mais, là, c’est une autre histoire !

Toujours est-il que quelqu’un lui avait suggéré de se trouver un homme sérieux qui saurait la protéger et l’aider à élever sa fille. Mais, où trouver un homme bien sous tout rapport ? À l’église, bien sûr ! Rien n’indique dans la famille si Frieda était catholique, mais elle a dû fréquenter un peu activement les services de l’église pour faire la connaissance de son futur mari.

Enfin, un foyer stable !

Honoré François Martin Gauchet a 40 ans en 1931. Il a enterré sa mère l’année précédente. Incorporé à 25 ans dans l’armée, il a demandé sa retraite en 1928. Il a trouvé une place d’aide-comptable aux usines Renauls de Billancourt. En tout cas lorsqu’Honoré André naît, il le reconnaîtra presque un mois après sa naissance.

On peut justement se demander pourquoi cet homme, qui aimait l’ordre et la règle, n’a pas lui-même enregistré la naissance d’Honoré André, comme n’importe quel père !

La recherche d’un homme bien effectuée par Frieda a enfin porté ses fruits ! En fréquentant assidûment l’église, elle, qui avait trouvé un emploi de domestique dans le quartier, a réussi à faire la connaissance de cet homme, bien sous tout rapport. Elle a 25 ans. Fringante et pas timide, l’approche a dû être longue, de dimanches en dimanches. On peut imaginer qu’il a fallu que Frieda apprivoise le vieux garçon pour le convaincre de prendre de femme.

Vers janvier 1930, Frieda a-t-elle fait une mauvaise rencontre ou s’est-elle laissée aller un peu en se laissant séduire par un bel homme. Là encore, impossible de le savoir ! En tout cas, elle se retrouve de nouveau enceinte. Elle ne songe pas à demander de l’aide à une faiseuse d’anges. Alors, il devient urgent de trouver quelqu’un. Il est probable que le rapprochement avec Honoré s’est effectué au moment où Frieda a su qu’elle était enceinte !

En tout cas Honoré André naît*. Il a porté le nom Dick pendant presque un mois comme André, le premier.

En 1931, le recensement indique qu’Honoré habitent au 16 Boulevard Carnot dans le 11ème*, Frieda est « son amie », Suzanne est déclarée fille adoptive et Honoré André est bien nommé fils.

16 rue d’Artois – Paris 11è

Mais, de nouveau…

La joie familiale fut de courte durée. Le 25 mai 1932 à 20h30, Honoré André décède à l’hôpital Trousseau.

Que sait-il passer ? Comment Honoré André est mort ? Comment supporter la mort d’un second enfant, qui plus est presque encore un bébé ? Il aurait eu deux ans, six mois plus tard, l’âge du décès d’André. Cette douleur a dû faire une déflagration énorme et réveiller la souffrance du deuil d’André.

Possible que Frieda est vécue une période dépressive et qu’Honoré a été très présent pour Suzanne.

Pour en savoir plus…

Pour connaître les raisons de ce décès, direction les archives de l’AP-HP.

Elles se situent à l’hôpital Bicètre, un vrai dédale sans bonne signalétique. Il faut arpenter, demander, mais comme personne ne connaît, on tourne et retourne autour, sans vraiment les trouver. Avec patience, on découvre un pavillon agréable.

En retrouvant le certificat de décès de l’hôpital Trousseau, on apprend qu’Honoré André est entré à l’hôpital le 14 avril 1932* pour un « Broncho-Eczéma ». Il y est décédé dans la soirée du 25 mai.

Utile pour les recherches généalogiques

  • Si un de vos ancêtres est personnel de santé (médecin, dentiste, infirmière, etc) de 1922 à 1975, les Archives nationales conservent leurs dossiers sous les cotes 19810033/1-19810033/214

Le contenu est détaillé ici ou encore dans la salle des inventaires virtuelle aux Archives nationales.

Légende

*Actes d’état civil archivés.

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Frieda, sœur aînée

Autant dire que cette partie de la vie de Frieda était parfaitement inconnue de ses descendants. Car, elle n’a jamais parlé de ce temps où elle vivait en Suisse. Jamais on ne l’a entendue regretter ses montagnes, son village ou même le chocolat. Je ne sais même plus si elle aimait le fromage !

Frieda conservait une façon particulière de parler mais sans que cela choque vraiment. On imaginait un patois ou un accent un peu « rural », mais pas l’accent traînant suisse. En fait, elle était de cette partie du Jura très proche de la France.

D’ailleurs, elle parlait rarement du passé. Les rares fois où elle s’est laissé aller à des confidences, elle le faisait de cette voix sans émotion. Pas de pleurs, elles étaient sèches depuis trop longtemps. Pas de compassion, personne n’avait dû en avoir au moment où elle en avait eu le plus besoin. Et surtout pas question de baisser les bras ! Ça c’est sûr. Si elle se l’était autorisée, elle n’aurait pas fait le chemin qu’elle a parcouru.

Alors revenons à ce petit village de Boécourt

Comme le dit Wikipédia, à Boécourt (ancien nom allemand : Bietsingen), on parle Français mais aussi allemand. La famille de Frieda n’est pas du tout originaire de ce petit village qui comptait en 1920, 640 habitants. (Chroniques jurassiennes). Originaire de Grossaffolten, ce petit bourg est surnommé le village aux cigognes où le plus ancien producteur suisse de produits agricoles s’est converti vers 1929 en une usine de fertilisants prospère. Situé à plus de 70 km de Boécourt, le bourg de Grossaffolten compte à peu près 3000 habitants à 15 km de la capitale du canton Berne.

Chercher du travail

Sa mère, Elisabeth, est née à Gossalffolten le 21 décembre 1879*. Son père, Bendicht, est ouvrier agricole. Il s’est marié le 30 août 1873 à La Neueville (CH- Be) avec une fille du pays, Elisabeth Leiser, originaire du même village.

Les vieilles forges Bassecourt

Le 10 juillet 1903, Elisabeth, la mère de Frieda, décide d’offrir ses services à Boécourt, beaucoup plus petit que son bourg natal. Ici tout le monde se connaît et la venue d’une « étrangère » est rare depuis la fermeture du site minier et sidérurgique au 19è siècle. La balade de Seprais, véritable musée d’art contemporain en plein air, n’est pas encore installée (1993).

Puits de mine à Boécourt (Combe rière Savre)

Par contre, comme le village est l’une des plus anciennes paroisses du Jura, les quatre entrées de Boécourt possèdent une croix du Jura pour accueillir les promeneurs.

Une des croix du Jura à l’entrée de Boécourt

Peu de temps avant son arrivée de violents orages avaient éclaté dans la région (3 juillet 1903), mais maintenant le soleil est là et une nouvelle vie commence pour Elisabeth. Elle a 23 ans et son avenir semble s’ouvrir devant elle.

Lorsqu’Elisabeth est repartie de Boécourt, le 11 mars 1906, pour se réinstaller à Gossaffolten, elle n’était pas seule. Un bébé l’accompagnait. Frieda avait un peu moins de six mois. Dans quel état était-elle, obligée de revenir chez ses parents, avec en plus ce petit être qui portait l’infamie d’une naissance sans père ?

Cimetière de Boécourt

À 23 ans, même en 1903, on sait qu’il faut faire attention ! Elisabeth a dû croire aux paroles et aux câlineries du père de Frieda. Et, puis la réalité l’a rattrapée. En tout cas, moins de 3 ans plus tard, elle rentre chez son père et sa mère, accompagnée !

Encore Boécourt

Étang du lavoir – Séprais


Cinq plus tard, Elisabeth revient à Boécourt. Quand, précisément ? On ne le sait pas ! En tout cas, une seconde fille naît le 6 avril 1910*. Elle se prénomme Marthe. Frieda n’a pas encore cinq ans. Ont-elles le même père ou un père différent ? Impossible de le savoir, à moins d’avoir recueilli les confidences d’Elisabeth.

À Boécourt, Marthe se marie le 31 janvier 1936* à 26 ans avec Paul Jule Montavon, originaire du lieu du même nom, proche de quelques kilomètres de Boécourt. Elle aura 8 enfants (3 filles et 4 garçons), 10 petits-enfants et de nombreux arrière-petits-enfants. Elle décède à Délemont, à quelques kilomètres de Boécourt, le 16 mars 1997, quelques années plus tard que Frieda

Montavon est une petite et charmante localité, qui appartenait en propre au Prince-Evêque et qui fut rattachée après la Révolution à la commune de Boécourt.

La vie continue …

Bern Kantonales Frauenspital

Elisabeth, la grand-mère de Frieda, décède le 13 avril 1917*. Cela ne s’est pas passé à Gossalffolten. Était-elle décédée à Boécourt. Peut-être ? Peut-être pas ? Car sa fille, la mère de Frieda, accouche quelques jours plus tard d’un petit garçon, Ernst, le 4 mai 1917* à Berne au Frauenspital (Hôpital des femmes, Centre obstétrique).

Certainement, une période difficile pour la mère de Frieda avec la joie et la tristesse à la fois. Seulement, ce fils n’a toujours pas de père déclaré. Est-ce le même que pour les filles ? Est-il différent ? Évidemment, impossible de le savoir ! Frieda a alors 12 ans et est certainement en capacité de soulager sa mère. Est-ce que le père d’Elisabeth vit avec elle ? Ou est-il resté à Grossaffolten ? On n’en sait rien.

Un autre garçon, Christian, naît le 4 novembre 1919* toujours à Berne au Frauenspital (Hôpital des femmes, Centre obstétrique). Sûre, Elisabeth vit à côté. A la naissance de son second frère, Frieda a 14 ans et devient jeune fille.

Deux ans plus tard, Bendict, le père d’Elisabeth, le grand père de Friedac, décède le 10 novembre 1921* à Grossaffolten.

Et six ans plus tard, Frieda part en France

La « maternité et hôpital des femmes » cantonal ont été ouverts en 1876 et étaient à l’origine principalement destinés aux femmes pauvres. Rattachée à la clinique se trouvait l’école des sages-femmes, qui existait depuis 1781, et un institut de formation pour les « accoucheuses ».
En 1892, l’institution a été rebaptisée Frauenspital. Puisqu’au tournant du siècle prévalait l’idée que l’accouchement à l’hôpital réduisait le risque pour la mère et l’enfant, des extensions importantes sont devenues nécessaires dans le premier quart du XXe siècle.
Burgerbibliothek Bern

Frida D. amoureuse

Madame Frida

Honoré et ses médailles

Cette chronique doit beaucoup aux travaux de Savoie Actes Généalogie. Remerciements sincères à Blandine Coutaz-Repland pour son travail de recherche au sein de l’Office de l’état civil du Seeland à Berne. C’est à partir de la consultation des registres d’état civil et des registres des familles de Grossalffoltern que les transcriptions ont été possibles, car les photos sont interdites.

Actes Savoie Généalogie

1322 Rte de Boisinges, 74250 Viuz-en-Sallaz

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Instagram @savoieactes.genealogie

On ne répétera jamais assez que la généalogie c’est aussi de l’entraide. À la fois pour les différentes indexations selon des projets précis que des bénévoles font en France et dans le monde mais aussi à partir des recherches personnelles partagées sur nos sites pour permettre à chacun d’avance plus rapidement. Je remercie beaucoup Johnny de Géanet. Il se reconnaîtra !

Commune municipale de Boécourt – Facebook

Chroniques Jurassiennes

Bourgeoisie de Boécourt – Séprais

Balade Seprais

  • Actes d’état civil trouvés et archivés.

Famille suisse

FILIATION

Carte Identité d’étranger

Le décret de 1917 institue un papier indispensable à tous étrangers en France, la CI étranger. Celle-ci leur sert de sauf-conduit. Elle est gratuite et comporte deux couleurs selon l’affectation du travail, de couleur verte pour l’industrie et jaune marron pour l’agriculture.

Tout étranger de plus de quinze ans et séjournant plus de quinze jours en France, a l’obligation de posséder cette carte, délivrée par les préfets, et de la faire viser à chaque changement de résidence. Archives départementales du Pas-de-Calais

À partir de 1920, elle est de couleur blanche et comporte la mention agriculture ou industrie. Mais, à partir de 1922, pour désengorger les commissariats et les postes frontières, seul un sauf-conduit est nécessaire. Par contre, la carte d’identité devient payante et est envoyée à la préfecture du lieu d’accueil. Et, l’ouvrier dispose de 8 jours pour la récupérer.

Déclaration de résidence (en exécution de la loi du 8 août 1893) de Sébastien Aniorte dans la commune de Saint-Étienne en 1923 © Archives départementales de la Loire série M, dossier 1084.

En 1924, un nouveau décret modifie les conditions d’obtention de la CI d’étranger. Ce sont les mairies qui dorénavant sont habilitées à les gérer. Les difficultés sont alors nombreuses. Le manque d’interprètes, les problèmes à gérer, etc. font que les demandes sont moins bien remplies, lorsqu’elles le sont.

Les démarches

À son arrivée à la frontière, l’étranger obtient un sauf-conduit pour se rendre à sa destination.

L’étranger a 48 h à partir de son arrivée pour faire une demande de carte d’identité à la mairie de sa destination ou au commissariat. Il faut 4 photos d’identité, justifier de son identité avec son passeport, le contrat de travail et le mandat pour payer le document.

La demande est reportée sur une fiche blanche destinée au dossier central et sur une fiche jaune destinée à la préfecture. Un numéro de carte est affecté et reporté sur cette fiche.

La CI

Son renouvellement doit se faire tous les deux ans, à partir de 1924 avec changement de photo. En attendant le changement qui doit se faire au premier trimestre de la seconde année, le possesseur doit rendre son ancienne carte et reçoit un récépissé.

Sa nouvelle CI comporte un nouveau numéro et est changée à expiration ou si changement de travail.

Sources

Généalanille

Histoire Immigration

Famille K

Famille S

FILIATION