
En réalité, l’âge des désillusions
Léon abandonne son prénom pour le cinéma, au moment où il achète une entreprise. Même s’il tente de s’inventer en Lionel, il garde la tête sur les épaules.
Le cinéma est alors une mine d’or pour ceux qui croient dans ce nouveau mode artistique. Lucien Pinoteau, régisseur de Duvivier sur L’agonie de Jérusalem, raconte combien la préparation fut exigeante. La cellule qui figure dans le film se devait d’être le plus réaliste possible. Une réalité qu’il a fallu chercher.
L’Agonie de Jérusalem était le second film d’un « triptyque de la foi« , après « Credo ou La Tragédie de Lourdes« (1924). Le troisième intitulé « Jésus l’humanitaire« , ne verra pas le jour sinon sous le nom de Golgotha (1935).

Élevé par les jésuites, Duvivier revisite son éducation à l’aide de ses premiers films. En tournant en Palestine, il découvre Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Génézareth, Bethanie, Tibériade, Jéricho, vallée de Josaphat, mont Tabor, etc. Pourtant, ce fut, malgré l’interprétation de Léon, un « véritable bide », selon Hervé Dumont, critique cinématographique.

Imaginer ce que fut ce voyage pour Léon, n’est pas chose aisée. Son évolution montre que son engagement religieux devait être mesuré, sans qu’évidemment, aucun fait ne puisse l’attester.
Son frère, de six ans son aîné, David, commerçant, fait naître son premier enfant, Isodore, en 1916 à Beyrouth (décès à Paris 5e en 2002) et sa seconde, Juliette, à Jaffa en 1919, Esther, la suivante au Caire, etc. David meurt à Paris 4ᵉ en 1950, ce qui démontre certainement qu’il n’était pas en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, pour son voyage en Palestine, Léon en profite, probablement, pour rencontrer son frère.
Devenir véritable acteur à part entière ?
Cette figure christique ne fait pas de Léon un acteur. Malgré son ambition et ses relations, sa carrière ne décolle pas du statut de figurant.
Duvivier évoque ses débuts dans l’industrie cinématographique. Alors qu’il percevait 50 F mensuellement au théâtre, il pouvait recevoir 15 F pour une matinée comme figurant et 10 F pour un après-midi en 1920. Ainsi, Léon se fait des petits cachets pour améliorer son ordinaire
📽️La vie miraculeuse de Thérèse Martin

La vie miraculeuse de Thérèse Martin (1929) est réalisée par un collaborateur fidèle de Julien Duvivier. Il y tient le rôle de Louis Martin, le père de Sainte Thérèse. Ce film consolide son image d’homme sérieux, grave et « habité ».
📽️Chacun porte sa croix

Dans Chacun porte sa croix (1929), Léon y incarne à nouveau la figure de Jésus. Pour le public, il est alors l’acteur « biblique » par excellence du cinéma français.
Parallèlement, le rapport de la Sûreté nationale témoigne que Léon reçoit un diplôme d’honneur pour service rendu par la Société Nationale d’encouragement à la mutualité, à la même période. Pour l’instant, je n’ai rien retrouvé concernant cette distinction.
La carrière de Léon stagne ! À part Jésus, que joue-t-il d’autre ? Rien ou si peu, et toujours dans des films qui parlent de bondieuserie ! Il est temps d’oser casser une image. Il a 47 ans lorsqu’il rencontre Buñuel.
🎬L’Âge d’or de Luis Buñuel (1930)

Coécrit avec Salvador Dalí, L’Âge d’or est un des premiers films parlants en France. Il est conçu comme une succession de scènes oniriques et provocatrices, explorant les thèmes de l’amour fou et de la lutte contre les inhibitions sociales.
Le film commence par un documentaire sur les scorpions, passe par la fondation de la Rome impériale sur des squelettes d’évêques, et suit les tentatives désespérées d’un couple de s’unir malgré les obstacles de la religion et de la bourgeoisie.
Le film est entièrement financé par le vicomte Charles de Noailles et sa femme Marie-Laure, mécènes de l’avant-garde. L’Âge d’or est écrit à Hyères, dans la villa cubiste des Noailles qu’a construite Robert Mallet-Stevens, et tourné dans les studios de Billancourt. D’ailleurs, la première projection eut lieu dans leur hôtel particulier à Paris.

📜 Secrets de tournage
Bien que crédité au scénario, Dalí n’a travaillé que quelques jours sur le projet. Une dispute (notamment liée à la relation de Dalí avec Gala, que Buñuel n’appréciait pas) a mis fin à leur collaboration étroite commencée avec Un Chien andalou. Le film fait apparaître de grandes figures de l’art, particulièrement le peintre Max Ernst dans le rôle du chef des bandits.
Léon dit Lionel tient le rôle du duc de Blangis dans la séquence finale, une référence directe aux 120 Journées de Sodome du Marquis de Sade, où le personnage est grimé en figure christique.
L’accueil du film fut l‘un des plus violents de l’histoire du cinéma : décembre 1930, des militants d’extrême droite (Ligue des Patriotes et Ligue de l’Antisémitisme) saccagent la salle de cinéma, jettent de l’encre sur l’écran et détruisent des œuvres surréalistes exposées dans le hall. À la suite de ce tumulte, le préfet de police Jean Chiappe interdit le film. Cette interdiction a duré plus de 50 ans ; le film n’a été officiellement autorisé à nouveau qu’en 1981. Le scandale fut tel que le vicomte de Noailles fut menacé d’excommunication par le Vatican et exclu du Jockey Club.
Si Léon voulait casser son image de Jésus, en participant à ce film, il n’y réussit absolument pas !

🪵Fin de sa carrière d’acteur ?
À 47 ans, Léon ne pouvait imaginer faire carrière au cinéma ! L’achat de l’entreprise des Batignolles le prouve. Il a surfé sur l’engouement pour le cinéma. Il a dû bien s’amuser, aussi. Mais, en aucune manière, il n’a pensé qu’il deviendrait le prochain Gabin, qui lui allait crever l’écran, quelque temps après. De plus, la photographie, façon Harcourt, devait être réservé pour quelques privilégiés. Sur aucune fiche technique des films auxquels il a participé ne figure son portrait. Il n’y a aucune photo pour rappeler son travail cinématographique !

👵 L’année 1930, année du deuil
Le film sort le 28 novembre 1930. Mais, le scandale a dû être effacé par le décès de sa mère au 10 rue Saulnier à Paris 9ᵉ à l’âge de 84 ans.

Au recensement de 1926, elle était déjà à Paris et résidait au même endroit avec une autre femme d’à peu près son âge et une jeune femme.

🌿Toujours au 55 rue Petites Écuries
Au recensement de 1931, Léon vit toujours à la même adresse. Il se fait appeler Lionel, artiste de cinéma. Erreur ou volonté de rajeunissement, sa date de naissance est fausse (1889). Il vit avec Schneider Sarah qui est identifiée comme parente. Pourtant, la même année, Sarah vit avec ses parents, Isaac et Dora, émigrés russes, son frère Benjamin (né en 1909 à Paris) et sa sœur Marion (née en 1913 à Paris) au 55 rue des Poissonniers à Paris 18ᵉ, quartier Clignancourt. Sarah, alors âgée de 21 ans, travaille comme dactylo, le nom de son employeur est illisible. Marion est employée à « Bourse publicité ». Leur vie commune devait être récente.

🟢 Fin de l’âge d’or, en 1931
En novembre, la maison Tourisme et Industrie pour laquelle il était chef de publicité fait faillite (source Fichier de Mocou. Voir prochaine chronique). Elle est située au 6 boulevard d’Aurelle de Paladines à Neuilly-sur-Seine. Ce point vient ébranler la théorie que Léon attendait, à 48 ans, une hypothétique carrière d’acteur ! Au contraire, avec Jean-José Frappat, il investissait un domaine extrêmement novateur pour l’époque.
La maison Tourisme et Industrie est une société de production et promotion de films culturels, touristiques et industriels, dont la vocation est de mettre en valeur des régions (comme le Nord dans l’article notés ci-après) et des activités économiques comme le lin par la promotion à ambition poétique, documentaire ou symbolique. Elle a été active principalement de 1929 à 1931.
🎯 Jean-José Frappat, romancier, en sa qualité de directeur de Tourisme et Industrie, est le maître d’œuvre intellectuel, celui qui donne un sens narratif et culturel aux films. Son rôle est culturel, narratif et artistique, non technique.
✔ Léon assume les fonctions de chef de publicité. Sa connaissance du milieu cinématographique et ses qualités relationnelles sont parfaitement exploitées dans ce travail.
🎬Au côté de Tourisme et Industrie, l’entreprise Nord-Film est une société de production cinématographique active en 1930-1931 qui travaillait en partenariat. Elle est spécialisée dans des films industriels, documentaires ou sociaux.
Elle a été décrite notamment dans un articleLe cinéma au service du patronat : Nord-Film, une maison de production française en 1930-1931. Il souligne que certains films produits par Nord-Film étaient commandés ou réalisés dans un cadre très lié au patronat et à des thèmes industriels, reflétant explicitement des intérêts économiques plutôt que purement artistiques. Dirigée par Gaston Roudès, la société exploitait des studios à Neuilly-sur-Seine au 7, boulevard du Château.
Un projet attribué à la société est un film, La Chanson du Lin (1930), préparé à Lille, qui est consacré à la culture et à l’industrie du lin dans le Nord de la France. Le traitement du sujet, tel qu’il apparaît dans la presse (voir ci-dessous), s’inscrit dans une démarche associant documentation économique et ambition poétique, caractéristique de certaines productions, non fictionnelles de l’entre-deux-guerres.
Ces informations montrent la modernité de la démarche. Léon a tenté de capitaliser sur son succès cinématographique pour asseoir sa légitimité dans le milieu du cinéma, sa véritable passion.
Licencié, il perd son statut social. Le rapport de la Sûreté nationale consigne son basculement : il passe des cercles du cinéma et de la presse aux guichets du chômage de la mairie du 10e.
🧭 Une généalogie-Source
LA BELLE ÉQUIPE : Lucien Piniteau – Souvenirs d’un régisseur. Part 4
Hervé Dumont – Sur son site – L’antiquité au cinéma.
Le cinéma au service du patronat : Nord-Film, une maison de production française en 1930-1931– Paul Renard 1895, Revue d’histoire du cinéma – Année 1994
💡 Conseil généalogique
Chercher à avoir un dossier aux archives du service social de la mairie du 10ᵉ
