« Quand dans ma famille, on disait espagnols, cela voulait dire judéo-espagnols. » Alain de Tolédo, spécialiste de Salonique
« (…) ils disent descendre de juifs séfarades qui ont fui l’Inquisition espagnole (…) » A l’ombre de l’histoire des autres – Camille Lefebvre
Cette photo était dans les archives de Robert et Suzanne. Véronique l’a retrouvée, là, prête à être regardée et admirée.
Aux questions des enfants, on répond comme pour s’excuser : « Tu le sauras quand tu seras plus grand », ou encore : « Je te dirai peut-être cela un jour… » C’est pourquoi le chemin des secrets, comme celui de l’enfer, est pavé de bonnes intentions… Pourtant les secrets que les parents gardent, soi-disant pour protéger leurs enfants, créent à ces derniers des difficultés bien plus graves que celles contre lesquelles on voulait les protéger !
Serge Tisseron – Les secrets de famille
Ici quelques éléments de sa vie qui ne sont pas dans sa fiche Wikipédia
Léon S. est né à Salonique le 17 avril 1883.

(Pour référence, en 1881, Mustafa Kémal- le futur Atatürk- est né à Salonique).
Son père s’appelait Jacob Ascer S. et il était né en 1850 toujours à Salonique et meurt en 1918, toujours dans la même ville.
Sa mère s’appelait Nathana ou Nahama Esther. Elle est née en 1856 à Salonique, aussi.

Les archives des migrants établies dans le cadre du recensement ottoman de 1905 se trouve maintenant au Musée Juif de Salonique, uniquement disponible en consultation sur place. Donc, impossible de retrouver les ascendants de cette famille sans un voyage à Thessalonique ! De plus, les archives de la ville ont été pillées par les nazis. Les russes les ont volés. Depuis peu, certaines archives ont été restituées à la ville et deviennent au fil du temps en accès libre.

On retrouve dans les cercles de généalogie de nombreux Salem. C’est une grande famille qui a de nombreuses ramifications à Salonique. Un chirurgien dentiste, un avocat et de nombreux autres parfaitement inconnus. En france aussi, de nombreux Salem ont choisi de vivre, mais aussi en Angleterre en Amérique latine, aux États Unis, etc. Sans connaître les ascendants directs des parents de Léon, difficile de trouver des précisions.
Émigration
Tout d’abord, Léon S. choisit d’émigrer en Angleterre. Il a 24 ans. Il arrive en France le 24 décembre 1911 ou 1912. Il vient de Manchester et est déclaré représentant de commerce principalement en parfumerie.


Pour expliquer cette émigration: plusieurs pistes : Est-ce que la famille avait vu baisser son influence à Salonique ? Ou était-il missionné par sa famille pour agrandir l’entreprise familiale. Nous ne le saurons pas. Pour l’instant, rien ne permet d’identifier les raisons de son émigration.
La France
Sa carte d’étranger porte le numéro 995379 et a été délivré à Paris le 1er octobre 1918. Sa femme est encore en demande de CI le 6 juin 1917. Sa profession est commissaire en marchandise et gagne à peu près 24 000 francs /mois. Voir le document ci-dessous.
En 1918, Léon S. demande l’autorisation de quitter la France pour un séjour à Manchester afin de retrouver sa famille. En tant qu’étranger, il en fait la demande officielle au Ministère de l’Intérieur qui diligente une enquête de moralité auprès de la Préfecture de Police de Paris. Les extraits suivants viennent du dossier retrouvé sur le site Cercle de Généalogie Juive.



Vécu dans la capitale
A son arrivée à Paris, en 1912, Léon S. vit seul au 80 rue de Rambuteau jusqu’en 1914.


Le couple habite au 120 rue de Turenne pendant 18 mois puis s’est installé au 55 rue des Petites Écuries que Léon semble avoir garder après son divorce.



Rien ne le sous-entend. Mais, pour son commerce, il avait besoin d’entrepôt (s).
Son revenu annuel de 2400 anciens francs équivaudrait à 58 668 euros soit plus de 4800 euros par mois. Voir Calculateur

L’activité de négoce est une entreprise familiale. Le guide SAM recense les activités de toute la famille S.
A noter que le guide SAM était une sorte d' »annuaire pour l’expansion économique française pour le Levant ».

Un exemple : Lévy S
Juste en dessous de Léon S, est inscrit un certain Lévy S. commerçant lui aussi.
Il a fait l’objet d’une enquête de la Sureté aussi et son dossier est archivé au Cercle de Généalogie Juive.
Son dossier de surveillance en 1917 du Ministère de l’Intérieur démontre des activités commerciales de Rio de Janeiro à Paris en passant par Salonique et New-York.

Ici, l’enquêteur montre sa complète ignorance …car Lévy Salem était bien devenu portugais. Mais le doute et même la suspicion vont continuer à s’exprimer …pour conclure ainsi l’enquête :

Et, voici l’ultime décision :

Il y a deux dossiers réalisés sur Lévy Salem. Celui de 1918 produira entre autres en annexe les papiers certifiés de sa naturalisation et même il écrira au Ministre (reproduit dans le dossier) puis invoquera sa santé… Mais, rien ne changera la décision de 1917. Lévy S ne pourra plus faire son négoce à l’international, puisqu’il ne peut plus sortir de France. S’il avait de la famille dans ces différents endroits, il est condamné à ne plus les voir.
Pour rappel
Avec l’entrée en guerre en 1914, les processus de surveillance s’intensifient. Les mouvements de la population sont étroitement surveillés par peur de « l’espion ». Le 2 août, un décret, destiné en premier lieu aux ressortissants des pays ennemis, mais qui va rapidement se généraliser, impose de nouvelles mesures d’identification en prescrivant à tous les étrangers séjournant en France de se faire connaître des autorités.
Extrait de Archives départementales du Pas de Calais
Le décret du 2 avril 1917 instaure la création d’une carte d’identité pour les étrangers sous l’égide d’un service central de la carte d’identité des étrangers, installé auprès de la direction de la Sûreté générale du ministère de l’Intérieur. Tout étranger de plus de quinze ans et séjournant plus de quinze jours en France a l’obligation de posséder cette carte, délivrée par les préfets, et de la faire viser à chaque changement de résidence.
Cette nouvelle mesure, qui concerne un peu plus d’un million et demi de personnes définies comme « étrangères », montre la volonté des autorités politiques de contrôler leur présence et leurs déplacements sur le territoire et de réguler le marché du travail. Les cartes, par un système de couleurs, distinguent les différents secteurs d’activité, industrie, agriculture ou artisanat. En 1924, la création de la Société générale d’immigration généralise l’enregistrement des travailleurs immigrés.
Léon S sollicite de nouveau le ministère en 1919

Cette lettre prouve son degré d’instruction. Je ne pense pas qu’il ait recopié un texte élaboré par un autre. Il y a une habitude à écrire dans cette graphie. Il parle et écrit parfaitement le français. Il a donc reçu une instruction de qualité. L’Alliance Israélite Française avait implanté des écoles à Salonique depuis la fin du XIXè s. Voir l’article AIU
Léon S. joint aussi le faire-part. A noter qu’à chaque fois, leur retour en France est soumis à leur bonne conduite sur place. Il a 35 ans à la mort de son père.

Dans celui-ci, on apprend le nom de son père et l’adresse de la famille. Ce sont des éléments qui peuvent avoir leur utilité dans des recherches futures, mais que je peux les utiliser pour l’instant. Le centre ville de Thessalonique est encore peu Googolisée.
Léon S. obtient son autorisation :

Léon S, de nouveau libre
Léon S divorce le 1er janvier 1922 (?). Sa procédure est bien enregistrée au Tribunal de la Seine. Il est probable que sa femme rejoigne sa famille en Angleterre, à Manchester, précisément où sa famille a émigré depuis la Belgique.
Robert nait en décembre 1924. Il a donc été conçu en avril de la même année. Cette année-là, Léon S. a 41 ans et se voit déjà grand acteur. D’ailleurs, il se fait appeler Lionel. Car, cette année-là, il joue dans deux films :

Il jouait un marinier dans La fille de l’eau de Jean Renoir et le secrétaire de théâtre dans l’heureuse mort de Serge Nadejdine. Il commence à, enfin, accéder à son rêve. Il est probable qu’il en avait envie depuis longtemps. Ou autre possibilité, à la faveur de rencontres, on lui a trouvé « une belle gueule » et on l’encourage à entrer dans le circuit. Sauf qu’il gagnait très bien sa vie et qu’il n’avait plus vingt ans! Non, je penche pour un rêve de jeunesse auquel il peut enfin croire le mettre en pratique. Il est probable aussi, comme la femme de Van Gogh, n’a pas du tout apprécié ce virage utopique. Le divorce n’a fait qu’officialiser leur désaccord.

Où se sont-ils rencontrés ? Est-ce en Angleterre, lorsque Berthe y travaillait ? Ou est-ce à Paris ? En tout cas, elle couturière de qualité et lui négociant en tissus, bonneterie et autres fanfreluches, leur rencontre semble possible. Mais, là, pour l’instant, nous ne pouvons en savoir plus. Je dois encore retrouver où vivait Berthe à Paris. Mais où chercher ? Car le recensement de 1926 pourrait nous aider …
Pour revenir à la photo, rien nous renseigne (aucun signe à l’arrière) sur l’époque où elle a été prise mais aussi sur le moment où Léon l’a donné à Berthe. Car, rien ne dit que la photo fut donnée à la naissance de Robert…
Liliane a raconté que Berthe avait rencontré Léon une nouvelle fois après la naissance de Robert. Quand ? Nous ne le saurons jamais ! Berthe, âgée à la naissance de son fils de 26 ans, lui demandait de reconnaître l’enfant. Léon avait refusé. Certes pour un acteur commençant une carrière prometteuse, la présence d’un enfant pouvait l’encombrer. A postériori, Léon, par son attitude, a sauvé Robert !
Entre son divorce et son premier film, deux ans où il a abandonné son négoce et commençait à fréquenter les lieux de cultures parisiens, etc… pour arriver en 1926 à sa consécration :


D’autres articles souligneront sa percée dans le monde du cinéma. Et sa fiche d’acteur est à consulter ici

Les jours sombres arrivent…
18 films plus tard dans des petits rôles, et 2 annoncés, la loi du 3 octobre 1940 « portant statut des Juifs » vient interrompre sa carrière. A 57 ans, il n’a plus le droit de travailler.
Franc-Maçon, membre de la Grande loge de France, il apparaît dans la liste des dignitaires publiée en août 1941 au Journal officiel par la présidence du Conseil du Maréchal Pétain. Il habite au no 23 rue Jansen et se déclare traducteur.

JO du 19 août 1941
Le 4 octobre 1940, la loi sur « les ressortissants étrangers de race juive » entre en vigueur. Peut-être a-t-il cherché à s’enfuir, à émigrer ailleurs. Ou, alors, il a cru que l’innommable ne se produirait pas….
En Octobre 1941, la création de la Police aux questions juives (PQJ) est créé dans les 2 zones. Même en Zone dite libre, l’étau se resserre.
Sur le site du mémorial de la Shoah :
| 38 | 28 septembre 1942 | Camp de Drancy | Auschwitz | 904 | 18 | 733 meurent dans les chambres à gaz dès leur arrivée. Dans ce convoi on trouve Michel Sima, la mère de Gérard Lebovici, Lionel Salem, Milo Adoner (17 ans)4 et 7 autres membres de sa famille mais aussi 609 Juifs roumains arrêtés lors de la rafle du 24 septembre 1942. |
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Léon S. décède le 3 octobre 1942 à Auschwitz à l’âge de 59 ans.

