Une photo, sans nom, avec juste le nom du photographe et la ville, Nancy. Sans certitude, je l’attribue à Julie, ma grand-mère.

Ma tante la décrivait comme une femme pieuse, aimante et douce. Ma mère me disait qu’elle avait très peu de souvenirs. Mais, elle ne parlait pas beaucoup de cette enfance qui fut marquée pour elle par une santé très fragile et des séjours en préventorium entre une prise en charge en orphelinat de religieuses. Alors, faute de photos, mettons des mots pour faire revivre une grand-mère que j’aurais tellement aimé connaître.

Julie et Francis sont mes grands-parents maternels. Mais, comment racontait leur histoire lorsqu’il n’y a pas de photos, pas ou très peu de souvenirs. En effet, ma mère est devenue orpheline à 9 ans. Placée en orphelinat chez les religieuses de La Sagesse, certainement sous la protection de Soeur Marie-Anne de Jésus, appelée de son nom civil Marie-Eugénie Le Couédic, grand-tante paternelle de ma mère, elle n’en avait gardé aucun souvenir.
Alors, pour découvrir son cheminement, partons à la recherche d’archives pour les faire correspondre aux quelques souvenirs récoltés dans la famille.
Naissance
Julie Louise Dépont est née le 5 décembre 1898* à Cheminon dans La Marne. Sa mère Marie-Eugénie, de son nom de jeune fille Briolat, est seule à sa naissance. Son père, Paul Jean-Baptiste, est déclaré absent de son domicile. C’est donc une sage-femme qui fait la déclaration. Les deux frères maternels, fendeurs de bois, Julien Alexandre Briolat, 32 ans, et Louis-Ferdinant Briolat, 30 ans, sont les témoins officiels de cet acte.

Le fendeur de bois était un artisan spécialisé dans le travail du bois. Ces hommes robustes, dont les mains étaient callousées par le contact répété avec la hache, étaient les artisans de la transformation du bois, une ressource indispensable pour leur vie quotidienne. Son savoir-faire était transmis de génération en génération.

Ce n’est pas la première enfant de Marie-Eugénie. Une fille, Marie-Thérèse, était née un an et demi plutôt, soit le 20 avril 1897, toujours à Cheminon. Et, Paul Jean-Baptiste, le père, 26 ans, manœuvrier, étaient accompagnés des deux frères de Marie-Eugénie, pour déclarer lui-même l’enfant.
Que s’est-il passé pour que Marie-Eugénie se retrouve seule avec ses enfants ? Et, Paul Jean-Baptiste est-il le père de Julie ?
En tout cas, Marie-Eugénie et ses filles habitent au 107 rue Haute, sur la grande rue qui traverse entièrement le village.

Son enfance
Le recensement de 1901 retrouve Julie et sa sœur Marie-Thérèse habitant toujours avec leur mère rue Haute. Aucune trace de Paul Jean-Baptiste. On ne sait même pas quand et où, il est mort.
Une de mes cousines raconte qu’à la suite de la découverte de sa maladie des jambes (attestée par sa fiche militaire de 1894, l’empêchant de faire l’armée), Paul Jean-Baptiste ne pouvait plus travailler, lui qui était déclaré manouvrier, domestique de culture. Alors, Marie-Eugènie, femme réputée « méchante », l’aurait chassé de sa maison !
En tout cas, au recensement de 1911, les femmes ont déménagé. Elles habitent au numéro 4 du quartier de La Forge à Sermaize-les-Bains en compagnie de Lallement Auguste, chef de famille, Marie-Eugènie est déclarée pudiquement « son amie ». De plus, Auguste, frère de Marie-Thérèse et de Julie, est né en 1903.

Avec l’ouverture du canal et de la ligne de chemins de fer Strasbourg-Paris vers 1850, la première sucrerie de Champagne s’installe à Sermaizes-les-Bains. De mi-septembre à mi-janvier, 500 ouvriers y travaillaient. Mais seulement, 80 le reste de l’année.
Marie-Thérèse, âgée de 14 ans, est déclarée déjà travaillée à la Raffinerie comme son « beau-père ». Heureusement, Julie, ma grand-mère, âgée de 12 ans, ne travaille pas encore. Néanmoins, sur la page du registre, est mentionnée une autre personne : Dépont Férige Louis, né en 1907, fils. Des recherches sont en cours !
Son mariage

Francis et Julie se marient au début du printemps de 1920, le 29 avril précisément, à Chalons sur Marne, devenu depuis 1997, Chalons-en-Champagne.
Le père de Francis, Yves Le Maguet, est déclaré receveur buraliste à Sixt en Ile et Vilaine. Il était donc préposé de la régie, chargé de recevoir les déclarations des redevables et de percevoir les droits. Marie Eugénie, de son nom de jeune fille Le Couédic, est aussi signalée. Seulement, ils n’ont pas fait le voyage pour assister au mariage de leur fils.
Un juge de paix a confié au notaire l’attestation de l’absence de Paul, le père de Julie. Marie Eugénie, sa mère, est déclarée présente et consentante.

Leurs deux témoins ont leur importance. Le second est le « beau-père » de Julie, Auguste Lallement. Le premier s’appelle Lallement aussi, mais Victor Jules Alexandre. Il est déclaré hôtelier à Chalon.
Et, voilà, le lien qui relie, en plus de leur amour, Francis et Julie. Francis exerce la profession de cuisinier et Julie, d’employée d’hôtel. Ils doivent travailler tous les deux à l’hôtel d’Angleterre situé, tout près de la cathédrale. Car, au recensement de 1931, Victor est bien déclaré Hôtelier Patron de l’hôtel d’Angleterre, 1 rue Prieur de la Marne.

En poussant les recherches, au recensement de 1911, Victor est déclaré chef hôtelier patron avec sa femme au 16 rue de Vitry à Sermaize-Les-Bains. Y sont déclarés vivant à la même adresse un apprenti, une bonne et un cocher. Il semble qu’il soit arrivé à Sermaize en 1907, comme le confirme sa fiche militaire. Pour rappel, Julie a 12 ans en 1911. Au moment d’entrée dans la vie active, on peut penser que Julie a fait ses premières armes dans cet hôtel. Seulement, à Chalons, Julie n’est ni bonne, ni cuisinière, mais employée d’hôtel…Que fait une employée d’hôtel ?

Pour la petite histoire, lors de la seconde guerre mondiale, Victor, en tant que lieutenant d’infanterie, s’illustrera pour sa bravoure et son sang-froid et recevra la Croix de guerre. Il est décédé dans son Grand hôtel d’Angleterre en 1965. Sa fiche militaire précise aussi qu’il a reçu une formation de cuisinier pâtissier.
Hyacinthe, leur seul fils
Mon oncle porte les prénoms de personnes d’importance pour le jeune couple : Hyacinthe comme le frère aîné de Francis et Auguste, comme le beau-père de Julie. Il est né le 15 août 1921 à Lille. Francis est toujours cuisinier et Julie, employée d’hôtel. Ils habitent au 13 rue Masséna. Mon cousin m’a confié que son père avait failli naître à Alger. Car, Francis et Julie semblaient être employés sur un grand bateau de croisière, peut-être Le Normandie.
Seulement, le Normandie fut mis en service en 1933 à Saint-Nazaire. Donc, les souvenirs de famille ne sont pas tout à fait justes. Il ne s’agit pas d’un transatlantique, puisqu’on parle de l’Algérie. Alors, peut-être un bateau de croisière en Méditerranée. Malgré la liste importante de paquebots que propose Wikipédia , difficile d’identifier celui qui aurait pu accueillir le jeune couple, même en se limitant à ceux commençant par N.
Maintenant, peut-être qu’il s’agissait de la liaison entre Marseille et le Maghreb. En 1912, fut créée la liaison Marseille – Alger par la Compagnie générale transatlantique à bord du paquebot Lamoricière.

Moins prestigieux que Le Normandie, mais quand même ! C’est vrai que la rumeur familiale a toujours reconnu à Francis qu’il était un grand cuisinier. Car, lorsque la famille habitera Paris, ma tante racontait qu’elle se rappelait le visiter dans ses cuisines d’un grand restaurant !
Geneviève, ma tante,
À la naissance de Geneviève, le 29 mars 1927* à Sermaize, Julie a arrêté de travailler. Ils sont domiciliés à Cheminon au lieu-dit la Villa des platanes. C’est la sage-femme qui déclare l’enfant car Francis est absent. Geneviève ne portera que deux prénoms, Françoise, qu’elle reprendra avec son nom de religieuse, Soeur Françoise de Saint-Vit.
Les souvenirs de la famille stipulent que Francis aurait essayé de monter sa propre affaire, certainement avec la somme héritée de son côté, complété de celle de sa sœur, Caroline. Seulement, il n’a pas réussi, vraiment. Aucune autre précision, pour l’instant.
La rue de la villa des platanes, qui a bénéficié d’un revêtement dans les années 2000, représentait pour ma tante un endroit de grande inquiétude, où la vie y avait dû être difficile. Ma mère ne conservait, paradoxalement, aucun souvenir !

Françoise, ma mère
Le couple était ensemble à la naissance de ma mère, toujours à Sermaize, rue de la villa des platanes, le 22 avril 1928*. Leur domicile indiquait pourtant être quai des Bons Enfants à Epinal. Dans l’attente de savoir où habitait la famille de Marie Eugénie et Auguste, sa mère et son beau-père, (recensements non numérisés), j’émets l’hypothèse qu’ils habitaient rue de la villa des platanes. Ainsi, Julie, pour ses deux derniers accouchements, s’est rapprochée de sa mère, qui décédera un an plus tard, à Cheminon.
Le prénom est certainement une façon d’inscrire ma mère dans l’ascendance Dépont, puisque son prénom reprend celui du grand-père de Julie, né aussi un 22 avril. D’ailleurs, ma mère porte comme deuxième prénom celui de la demi-sœur de Julie, Reine.
Son décès
À Paris, Francis et Julie vivent au 22 boulevard de la Gare dans le treizième arrondissement de Paris. Julie était concierge.

Mais, la maladie, cancer du sein, va la rattraper. Elle décède le 20 février 1935* à l’hôpital Broussé de Villejuif.

Légende
*Acte état civil archivé
