
De cet immigré, Jacob ou Jakob, je n’ai pu, pour l’instant, que reconstituer douze années de sa vie en France. Plus qu’un géniteur, puisque Suzanne l’a connu comme père pendant cinq mois et sa mère a partagé sa vie durant au moins quatre ans, je me heurte à l’invisibilité de l’immigration.
Et, pourtant, les papiers obligatoires que tous étrangers doivent se munir pour travailler en France, devraient permettre de retrouver plus que ce que mes recherches ont récolté. À moins, que comme des milliers d’immigrés, Jacob ait échappé au système…Mais c’est une autre histoire. Voir CI étranger
Retrouver l’accident de son fils
A la faveur d’une recherche sur le site Geneanet tout à fait aléatoire, j’ai retrouvé un article de l’Est républicain relatant l’accident. Cela donnait une réalité à la rumeur familiale. Voir Frida amoureuse

L’accident a été relayé par plusieurs journaux tant l’atrocité était ressentie dans la communauté. Pour la première fois, l’existence de cet homme était prouvé.

Après la recherche des actes de naissance de André et Suzanne allait donner une autre forme de réalité à cet homme dont la famille ne savait rien, puisque le couple s’était séparé certainement peu après.
Son arrivée en France
En France, sa demande de carte d’identité a été déposée le 28 juin 1920 à Saint Chamond dans la Loire. C’est la première date connue.
On lui a pris sa demande de CI en gare de Sarreguemines au matin du 24 février 1921 à la descente du train venant de Sarrebruck. On peut imaginer qu’il devait changer de train et rejoindre Saint-Chamond dans la Loire.


Les deux russes qui voyagent avec lui ont aussi leurs papiers confisqués.

KARMAZIN a fait sa demande de CI le 25 janvier 1919 à Paris. Il réside au 88 avenue Gambetta. Il devait embarquer au Havre au mois de mai 1920 sur un bateau américain. Nationalité russe.

STARKANG a fait sa demande de CI à Paris le 25 / ? /1919. résidant à Courbevoie au 88 avenue Gambetta . Nationalité russe.
Les questions sont nombreuses : Pourquoi voyageaient-ils ensemble ? Est-ce que Sarreguemines était un changement pour eux: Klank pour Saint-Chamond et les deux autres pour Paris. On n’en sait rien !
La gare de Sarrebruck était signalée ouvrir sur l’ensemble du réseau ferré allemand. Et, celle de Sarreguemines était une gare frontalière qui permet d’accéder à tous le réseau d’Alsace et de Lorraine, qui va jusqu’à Bâle en Suisse.

Seulement, l’administration n’avait pas le droit de prendre leurs papiers. La réponse de la Sureté arrivera plus tard.

Des recherches faites sur ses deux acolytes voyage n’ont rien donné. Rien non plus dans la base Régie du Cercle de la Généalogie Juive.
Alors que nous apprend sa demande de CI

Jacob habite dans les baraquements à Saint-Chamond. Le cantonnement de la Varizelle et ses baraquements édifiés durant la première guerre mondiale pour accueillir la main-d’œuvre coloniale sont utilisés par les Forges et Aciéries de la Marine pour loger ouvriers français et étrangers.

Saint-Chamond se situe à quelques kilomètres de Saint-Étienne. Après la guerre de 14, le Ministère des armées a demandé à des immigrés des colonies de venir compléter son effectif dans l’usine de la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine, dont l’activité principale est l’armement. Il est probable qu’à la faveur de la signature de la convention entre la France et la Pologne en 1919, Cf. Immigration polonaise, la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine a profité aussi de cette main-d’œuvre. Car, à la demande des états-majors, l’usine développe dès 1916 le char Saint-Chamond, deuxième char d’assaut français.

Les recensements s’effectuent tous les 5 ans, soit pour la période concernée 1921 et 1926. Dans les recensements de Saint-Chamond ainsi que ceux d’Izieu, commune proche qui abrite aussi des ouvriers de cette entreprise, rien n’est retrouvé au nom de Jacob.

Aux archives de Saint-Chamond, n’ont rien donné les recherches dans les fonds de police locale et de police générale et notamment dans un cahier de l’arrivée et des départs des étrangers de 1916/1928. Les cantonnements notés sur le document correspondent aux cantonnements de la Varizelle, qui étaient des logements pour les ouvriers de la Compagnie des Forges et aciéries de la Marine et d’Homécourt.
Les archives départementales de la Loire ont uniquement une liste du personnel de la Compagnie des Forges pour la période 1883-1917. L’Académie François Bourdon, qui conserve d’autres archives de la Compagnie, n’a rien trouvé concernant Jacob. Les Archives Nationales du travail à Roubaix n’ont rien concernant l’entreprise.
Aucun dossier d’étranger est conservé au nom de Jacob à Saint-Chamond, y compris aux archives départementales.
Les voyages de Jacob ne nous en apprennent pas beaucoup plus.
Il part de Decazeville en Aveyron. Au XIXè siècle, la présence d’un gisement de houille permet le développement de la ville. Mais son adresse est illisible. Il y a bien le tampon du Ministère du travail avec le service des étrangers. Des recherches effectuées dans les départements suivants n’ont rien donné : Aveyron (ainsi que le Tarn qui a une base conséquente de dossiers d’étrangers).
Il se rend le 11 septembre 1920 à Moliens en Oise. Les Archives départementales de l’Oise n’ont rien trouvé.
Et l’adresse de Paris n’évoque rien.
La piste de la demande de CI étrangers s’éteint sans en révéler davantage
Sa fiche de travail
Ce papier fut le second document officiel qui j’ai trouvé le concernant. Mittal-Arcelor a repris tous les documents concernant les anciennes mines de Meurthe et Moselle. Seulement, la signature d’un accord de confidentialité m’oblige à ne pas en publier l’intégralité.

Il est rentré dans l’entreprise vers 1922. Au départ, il habitait à Mont-Saint-Martin puis au 964 rue du Luxembourg à Longlaville en Meurthe et Moselle.

Au 964 rue du Luxembourg, actuellement, il n’existe plus rien. Nous ne pouvons savoir à quelle période il a habité à cette adresse.

Longlaville est déclarée ville aux trois frontières. Mont- Saint-Martin est situé en face sur la colline. Les Usines de Chiers sont installées dans la vallée entre les deux avec une ligne de chemin de fer qui traverse.

Jacob semble faire de petits contrats de peu de temps, pourtant est notée l’évolution concernant sa paternité. Et, même il est exclu du 16 juin 1925 au 1er mars 1926 pour insultes et menaces du site de Mont-Saint-Martin. Il est déclaré habiter Nancy au 41 rue de la Source avec Frida à partir de juin 1926 jusqu’en mai 1927. André naît en août 1927.
Jacob rentre de nouveau aux aciéries le19 août 1927 au service des mêmes établissements et il en sort le 10 janvier 1928. Il reste un an sans travailler avec eux. Puis, il rentre de nouveau le 24 janvier 1929 et en sort par un licenciement le 13 juin 1932. Pour rappel, Suzanne naît le 18 avril 1929 et a dû être conçue vers août 1928. Mais, André meurt début septembre 1929.
Le recensement de 1931 le déclare habitant à Longlaville dans des baraquements avec d’autres ouvriers.
Donc, le 13 juin 1932, Jacob est licencié des aciéries, ce qui correspond à la crise économique qui sévit en France. Nombreux immigrés seront rapatriés dans leur pays d’origine, surtout les célibataires.
Mais le 23 décembre 1932 …

Esnouveaux est une commune de Haute-Marne, près de Chaumont. Pour l’instant aucun retour des archives du petit bourg. Les archives départementales ont déclaré ne rien avoir trouvé concernant Jacob.
Pour rappel, Frida et Honoré se marient six mois plus tard, après avoir légitimé Suzanne quelques jours plus tôt.
Des recherches toujours en cours
Les archives départementales de la Meuse, de la Marne, de la Moselle n’ont rien concernant Jacob.
Les bourgs de Longlaville, Mont-Saint-Martin, Longwy n’ont rien. Ceux d’Herserange et Saulnes n’ont pas répondu.
Les cimetières de Longlaville et Mont-Saint-Martin ne comportent pas la tombe de Jacob, ni celle d’André. Hersérange et Saulnes n’ont pas répondu.
Conclusion
Malgré encore des zones d’ombre, la trajectoire de Jacob est connue du 28 juin 1920 jusqu’au 23 décembre 1932. À suivre donc
Sources
Geneanet
Mémoires d’immigrés à Saint-Chamond
