
Ou l’explosion culturelle par son talent
Du Sentier aux Studios,
Le quartier Bonne Nouvelle et le Sentier, où Léon exerce son activité de commercial en bonneterie, touchent directement les Grands Boulevards. À l’époque, ce secteur n’est pas seulement le cœur du textile, mais, celui du divertissement. Les bureaux de production, les agences de casting et les théâtres y sont légion. Passer d’une boutique de tissus à un plateau de tournage ne demande que quelques minutes de marche.

Le quartier était le point de rencontre des acheteurs internationaux et des entrepreneurs. Les cafés des Grands Boulevards servaient de bureaux informels. La communauté séfarade de Salonique était très soudée. Dans ces cafés, on ne croisait pas seulement des marchands de tissus, mais également des agents artistiques, des décorateurs et des cinéastes à la recherche de « visages » authentiques.
Évidemment, Léon avait pour lui de nombreux avantages pour entrer dans le cinéma muet. Il avait « une gueule » éloignée des standards habituels. Il devait être ouvert et empathique, pour avoir réussi dans le commerce aussi vite et si bien. De plus, Léon, commerçant en bonneterie de luxe, pouvait fournir des accessoires (bas de soie ou autres) pour un film, en échange d’un petit rôle ou d’un accès aux coulisses.
Porosité des milieux
📽️ La Fille de l’Eau
Pour son entrée dans le cinéma muet, en 1924, il tourne dans La Fille de l’Eau, premier film de Renoir. Il y interprète un marinier. Le côté naturel de Léon devait plaire à Renoir. Et pour Léon, vue son indépendance financière, il pouvait se faire plaisir en jouant au figurant.

Renoir a 29 ans lorsqu’il décide, de céramiste, de devenir cinéaste, avec l’envie de faire du dernier modèle de son père, Catherine Hessling, dont il était amoureux, une star ! Tourné à l’été puis à l’automne 1924, sur les bords du canal du Loing et dans la forêt de Fontainebleau (fief des Renoir), le film n’eut aucun succès.
📽️ L’Heureuse Mort

Le réalisateur de son second film, L’Heureuse Mort, est Serge Nadejdine (un ancien maître de ballet russe émigré à Paris). Ce film, sorti en décembre 1924, est une grosse production distribuée par une société influente des années 20, les studios Albatros à Montreuil, le fief du cinéma russe en exil à Paris. Léon joue un secrétaire de théâtre aux côtés de la grande actrice Suzanne Bianchetti.
Le jour, Léon conduit ses affaires d’import-export dans le quartier de la porte Saint-Denis. La nuit, il fréquente les avant-premières sur les Grands Boulevards, où il voit son nom et son nouveau prénom, Lionel, s’afficher sur les écrans à quelques centaines de mètres de son domicile. Deux identités, avec deux prénoms ! L’acteur est né, le commercial n’a pas encore disparu. Léon a 41 ans !

Léon s’installe au cinéma

Avec son expérience des studios Albatros, Léon sait se faire apprécier du petit monde du cinéma. On y travaillait les décors et les éclairages avec une précision chirurgicale. Pour Léon, c’était l’endroit idéal pour apprendre le métier « sérieusement« . D’ailleurs, le jeune cinéaste Julien Duvivier le choisit pour jouer dans L’Abbé Constantin.
📽️ L’Abbé Constantin

C’est sa première collaboration avec Julien Duvivier. Le film est une adaptation d’un roman très célèbre à l’époque de Ludovic Halévy. C’est une comédie de mœurs légère sur l’arrivée d’Américaines riches dans un petit village français. Léon y joue un rôle secondaire aux côtés de Jean Coquelin (le fils du célèbre Coquelin Aîné).
📽️ Madame Sans-Gêne

La même année, Léon participe à un film d’une portée internationale. Au côté de Gloria Swanson, actrice hollywoodienne, il joue un homme de la cour dans cette coproduction franco-américaine réalisée par Léonce Perret.

Léonce Perret a obtenu l’autorisation exceptionnelle de tourner au château de Fontainebleau et à Compiègne. Pour Léon, une véritable immersion dans l’histoire de France avec ce film en costume !
Depuis presque deux ans que Léon goûte au cinéma en composant des rôles de figurant plus ou moins importants tout en continuant son négoce. Il a 38 ans. Seulement, ce second semestre 1925 annonce un véritable tournant dans sa carrière naissante.
📽️Le Juif Jésus dans l’Agonie de Jérusalem
Le film L’Agonie de Jérusalem (aussi titré Révélation) est sorti en France le 8 avril 1927, mais le tournage fut réalisé l’année précédente. Julien Duvivier souhaitait pour ce nouveau film oublier les cartons-pâtes des décors de studios pour tourner les scènes de Jérusalem et du mont des Oliviers en Palestine. Pour donner un souffle mystique inédit à sa future œuvre, l’équipe a passé environ 3 à 4 mois sur place. À cette époque, le voyage se faisait en train jusqu’à Marseille, puis en paquebot (souvent des Messageries Maritimes) vers Alexandrie ou directement vers Jaffa/Haïfa.
Duvivier aimait voyager. Entraîner son équipe de cinéma sur les lieux bibliques était une première. Son éducation catholique l’inspira énormément pour ses premiers films. Néanmoins, ils eurent pour conséquence la perte de sa foi.
En Palestine, Duvivier fût extrêmement déçu, comme il le raconte dans une série d’entretiens diffusés sur France Culture. Les lieux dont il a tant rêvé ne correspondent aucunement à ses attentes. Et, il ne réitérera pas l’expérience pour Golgotha (1935).

Devenu un notable, Léon n’est plus surveillé par la préfecture de police, certainement depuis une petite dizaine d’années. Il lui est alors possible, sans crainte, d’envisager ce voyage en Palestine. De plus, un contrat avec la société Vandal et Delac (le plus gros producteur français de l’époque) valait tous les laissez-passer. Vivre ce voyage et interpréter ce rôle fut sûrement pour Léon une expérience forte.



Dans une conférence, Hubert Niogret, spécialiste de cinéma, précise que Duvivier avait épousé une femme juive russe et qu’il avait un fils. Ainsi, le cinéaste expliquait son départ aux États-Unis, lors de la Seconde Guerre mondiale : une mesure de protection pour sa famille.
Qu’échangeaient ces deux hommes hors tournage ? Léon, l’émigré juif, qui s’était réinventé dans le luxe et qui se renouvelait dans le cinéma muet. Julien dont les débuts d’acteur furent écourtés et qui essayait de percer au cinéma… Cinq ans plus tard, Julien se fera une vraie place dans le cinéma parlant.
L’interprétation de Léon est saluée par beaucoup de critiques.

Il fait la fierté de sa communauté. Mais, son talent est reconnu aussi par les professionnels.


Lionel remplace Léon
Léon rachète l’entreprise familiale en 1927. Cette annonce nous apprend que son entrepôt se situe certainement au 94 bd des Batignolles. Entrepôt au fond d’une cour ou magasin en bord de rue, aucune indication à ce jour.
La présence de membres de sa famille (Lévy, Jacques et Albert Salem) indique qu’il a retrouvé ou trouvé toute une communauté à Paris.(voir chronique La fin tragique de Léon)

Selon les travaux de l’historienne Annie Benveniste, le 11e arrondissement abritait les familles séfarades et leurs commerces de gros et de demi-gros.
Le Bottin du commerce des années 20 et 30 montre la concentration de noms de familles séfarades dans la bonneterie et le textile. D’ailleurs, le 55 rue des Petites Écuries abritait plusieurs entreprises de négoce. Dans le quartier, des noms typiques de Salonique, de Constantinople ou Smyrne se distinguent : Amar, Saporta, Modiano, Cohen, etc.
Les archives de l’Association culturelle israélite séfarade (ACIS), fondée au début du XXᵉ siècle par des juifs ottomans de Paris, montrent qu’elle dirigeait les intérêts de la communauté. Le périmètre « Sentier-Petites Écuries » était le lieu où se concentraient les dons et les activités économiques des membres les plus influents, souvent des importateurs de tapis ou de bonneterie.
La carte des commerçants de la préfecture de police qui a permis de cartographier Paris, montre que la bonneterie était la porte d’entrée classique pour des émigrés car elle demandait peu de capital mais beaucoup de réseaux, ce que possédaient les anciens habitants de Salonique.
Le 94 boulevard des Batignolles est à deux pas de la place de Clichy et de Montmartre, qui étaient à l’époque les quartiers des théâtres et des premiers studios de cinéma (comme les studios Gaumont au Pathé-Palace).
La carrière cinématographique devrait se lancer. Pourtant, l’année 2027, Léon va jouer dans d’autres films. Aucun n’aura le succès, pour lui, de L’Agonie de Jérusalem.
Le guide SAM de 1929 ne s’y trompe pas, même si, pourtant entre les lignes un peu « too much », le lecteur sent la difficulté de Léon à tourner la page de son Jésus.






🗄️Importance de cet article
Jean-Charles Reynaud (1893-1957), qui signe cet article, n’est pas un simple journaliste, mais un scénariste et publiciste de premier plan. Il était rédacteur en chef de La Griffe cinématographique (citée dans le document) et collaborait à de nombreuses revues comme Photo-Ciné. Reynaud était un collaborateur direct de Julien Duvivier (il a notamment adapté pour lui La Vie miraculeuse de Thérèse Martin en 1929). Il a écrit aussi le roman L’Agonie de Jérusalem dont Duvivier a fait une adaptation et La Tragédie de Lourdes, Credo dont le réalisateur avait écrit le scénario.
Reynaud mentionne qu’il a connu Léon « fort jeune » et que ce dernier était son « secrétaire au Journal de Salonique ». Ce détail est d’importance. Il signale que Léon écrivait, sur le cinéma certainement, dans le grand quotidien francophone de la communauté juive de Salonique.
Il utilise les termes comme « force magnétique« , « visage de douceur infinie« et « vocation évangélique » et souligne une sorte de mysticisme. Reynaud souligne que Léon est devenu prisonnier de son image. Les producteurs ne lui proposaient plus que des rôles bibliques (« tel patriarche, tel père de l’Église« ), ce qui a freiné sa carrière d’acteur et l’a probablement incité à revenir à d’autres activités pour survivre financièrement.
En tout cas, cet article démontre aussi que Léon n’était absolument pas dupe. Il avait compris qu’il n’arriverait pas à sortir de ce rôle fort, même s’il l’espérait sincèrement. Il insiste aussi sur une passion datant de très longtemps, celle du cinéma !
🧭 En généalogie-Source
Conférence Le cinéma muet de Julien Duvivier par Hubert Niogret – 10 septembre 2021
Le Guide Sam : pour l’expansion économique française dans le Levant
Annie Benveniste – Juifs de Salonique à Paris.
💡 Conseil généalogique
🧩Gallica BNF tient à disposition les revues du cinéma.







































