
Nous étions venus voir Frieda dans son deux-pièces du 16ème arrondissement qui me rappelait étrangement l’appartement où nous avions vécu avec mes parents. Au moment de prendre le café, me semble-t-il, Frieda, que j’appelais comme tout le monde Grand-Mémère, me confia qu’elle avait eu un fils.
Mais, un jour, lorsqu’il a eu deux ans…
La fin de l’été s’annonçait à Herserange. Seulement, il faisait encore bien chaud, ce 5 septembre 1929. Fatiguée par les tétées de la nuit, Frieda avait préféré rester chez eux, au frais. Lui, Jacob, était parti avec André, son petit bout de deux ans. On venait de fêter son anniversaire. Ça devenait agréable maintenant qu’il parlait bien. Mieux que ses deux parents réunis, de ça, Jacob en était fier ! Curieux de tout, André en était même fatigant ! Il n’était plus tout seul depuis que sa petite sœur, Suzanne, les avait rejoints, il y a quatre mois. Elle, elle portait son nom. C’était une Klank ! Pour André, ça n’avait pas été possible, car il l’avait reconnu après Frieda. Difficile de s’y retrouver dans les méandres d’une administration qu’on ne connaît pas. Heureusement, il pouvait compter sur la communauté polonaise, nombreuse dans la région. En tout cas, père et fils profitaient de la douceur de cette fin d’après-midi.
Au milieu de leur promenade, ils se sont allongés et rapidement assoupis. André a-t-il échappé à la vigilance de son père ? Avait-il un sommeil trop profond, vu le vin du repas ou la fatigue des jours passés ? Impossible de savoir ! Seulement, la culpabilité des parents est palpable. Elle de lui avoir confié, malgré tout, l’enfant. Lui, d’être responsable de sa mort.
Toujours est-il que l’enfant descend le champ et s’approche des rails, en contrebas…
Le machiniste dira qu’il n’a pu l’éviter.
Plus de cinquante ans plus tard, dans cet appartement parisien, son premier petit-fils, allait du fauteuil à la cuisine. Je me rappelle l’avoir regardé, mon enfant, figée. J’étais tétanisée. Qu’ai-je pu dire à Frida ? Peut-être un » comment avez-vous fait ». Aucune réponse n’était attendue et je n’ai plus osé lui en reparler.
Seulement, ce moment-là, je ne l’ai jamais oublié. Il m’obsède encore. Je songe souvent à Frieda, Grand Mémère pour les autres. Je souhaite qu’elle m’aide à donner vie à ses jeunes années...
La vie avant
Ce jeune couple a réussi à construire une famille loin de leurs propres attaches familiales.
Lui, Jacob, a tout quitté, il y a neuf ans, en 1920, peut-être un peu plus, pour se réinventer dans un pays qu’il ne connaissait pas. Était-ce le manque de travail, était-ce autre chose qu’il l’avait poussé à partir ? Qu’importe. Satisfait du chemin parcouru et des efforts fournis, il contemplait sa famille, heureux, le sentiment que le bonheur existait à cet instant précis. Pourquoi n’avoir pas envisagé le mariage ? Certes, ils étaient un couple installé, mais ça ne pouvait assurer l’avenir. Était-il déjà marié, pas divorcé ? Ou alors, s’agissait-il d’autres choses ! Une histoire de religion…
Elle, Frieda était partie peut-être avec lui de Suisse, ou avant de le connaître. En tout cas, sa tête était remplie de rêves et d’envies. Elle avait vingt et un an ! Il lui était permis de faire ce qu’elle voulait, enfin, loin des responsabilités. Elle avait envoyé promener sa sœur, ses frères et puis sa mère, aussi, jurant qu’elle ne reviendrait plus !
Par conséquent, au village, sa réputation avait été faite : une fille pas trop convenable ! La liberté des femmes était inacceptable ! Mais, aujourd’hui, elle était femme et deux enfants l’occupaient. Tellement heureuse ! Elle s’en fichait un peu de ne pas être mariée même si elle le lui demandait quelquefois. Alors, lui, il promettait !
Les promesses sont faites pour jamais n’être tenues !
Suzanne après
Suzanne savait, au plus profond d’elle-même, ce qui s’était passé lorsqu’elle avait quatre mois. Elle avait vu son univers s’écrouler, sans explication. Comment expliquer à un bébé ce qui se passe ? Pourtant, si elle avait su, elle aurait pu, plus tard, essayer de comprendre. Car, Suzanne n’a plus senti la présence de son père, plus entendu sa voix, son accent particulier, ses mots étranges, murmurés à son oreille, l’odeur de son corps, mélange de fumée et de cambouis. Rien du jour au lendemain, ou si peu !
Les bras rassurants de sa mère sont aussi oubliés.
La froideur l’a envahi, d’un coup. Placée dans une pouponnière, Suzanne a dû vivre un moment de dépression. De plus, aucun homme n’est venu séparer ce lien tellement particulier qui unissait Suzanne à sa mère. Amour et haine mêlés, attraction, répulsion, ces deux femmes n’ont eu de cesse de se déchirer, ne pouvant plus se dire leur amour réciproque.
Ni le mari de sa mère ni son propre mari n’ont expliqué à Suzanne qu’elle n’était pas responsable et que la souffrance de sa mère avait créé le rejet. Aucun homme, ni même aucune femme, ne les a réunis pour expliquer à l’une ce que ressentait l’autre, et vice-versa.
Elles se sont murées dans leurs premiers ressentis, intransigeantes, blessantes mais continuellement en souffrance, toutes les deux.
Difficile pour Robert de parler des relations parentales ! Honoré a cru qu’en la considérant comme sa fille, son immense amour suffirait à combler la froideur de sa femme. Seulement, on ne remplace pas le manque sans un minimum de mots.
Ce rejet, Suzanne en souffrira toute sa vie, sans pouvoir le comprendre. Elle ne pouvait réentendre l’indicible phrase, inacceptable pour un enfant, qui n’a cessé de la faire souffrir « j’aurais préféré que ce soit toi qui meures plutôt qu’André ! »
Cette phrase exprimait le traumatisme vécu par une mère. Ses mots n’étaient pas à prendre aux pieds de la lettre. Seulement, comment faire lorsqu’aucun tiers ne vient dénouer les tensions. Alors, la souffrance se cristallise de part et d’autre, cadenassant à jamais leurs sentiments affectueux réciproques !
Direction la capitale !
Est-ce que le chemin fut long de Longlaville à Paris ? Aucune idée ! En tout cas, elle débarque dans le quartier Bel-Air du 12ème arrondissement. Ketty, l’amie de son village suisse qu’elle a retrouvé par hasard à Paris, habitait-elle tout près ? Ce prénom, diminutif de Catherine, vient du grec et signifie « pur ».
En tout cas, Frieda devient domestique et commence à découvrir l’univers Parisien, ses immeubles haussmanniens et le chic des appartements cossus. Elle travaille son accent et apprend les bonnes manières. De fille de ferme à serveuse, elle sait qu’elle peut apprendre rapidement. Alors, pas de souci, elle devrait s’en sortir chez les bourgeois. Et, l’avenir prouvera combien elle avait raison !
De nouveau enceinte,
Frieda n’a probablement pas trouvé cette nouvelle très agréable, quatre mois après la mort de son aîné. Seulement, difficile d’imaginer cette jeune femme occupée à trouver stabilité, être capable de courir les bals du samedi soirs, d’avoir une aventure d’un soir et, surtout, de garder l’enfant ! Car, les faiseuses d’ange étaient connues dans son milieu, même pour une nouvelle parisienne. Et, Honoré Gauchet, vu sa droiture, n’aurait pas mis un mois à reconnaître l’enfant s’il avait été le père !
Il est plus probable que Frieda est retrouvée Jacob, certainement peu de temps après leur séparation.
Mais, une nouvelle grossesse lui donnait la possibilité d’effacer la terreur des mois précédents. Faire comme si, cela n’avait jamais existé.
Creuser son sillon
Frieda prend les choses en mains. Il lui faut un mari, un vrai, respectable, responsable, et surtout fiable financièrement. Finies les angoisses des journées sans travail, les fins de mois sans argent. Il lui faut un rentier qui ne soit pas trop dans ses pattes, tant pis s’il ne lui plaît pas autant que Jacob.
Suffit les bêtises !
Alors, peut-être avec Ketty, elle élabore un stratagème à suivre à la lettre. Avant que son ventre ne la trahisse, il faut qu’elle embobine un homme qui coche toutes ses attentes. Elle a vingt-cinq ans, sa jeunesse est son atout et elle sait parler aux hommes ! Trois ans de vie amoureuse lui ont appris bien des choses pour satisfaire un homme !
Aidée certainement par Ketty, la »pur », Frieda devient assidue à l’église. Chaque dimanche, elle se fait remarquer par son assiduité mais aussi sa foi aussi intense que démonstrative. Est-ce l’église de Notre-Dame de Saint-Mandé où elle va ? Qu’importe. C’est une course contre la montre pour trouver un mari pour elle et un père pour son enfant !
Honoré Gauchet est l’heureux élu ! Il approche de la quarantaine, un peu petit, trop trapu, déjà ventru. Lui, ce n’est pas le prince charmant !
Est-ce que Suzanne s’est rendu compte des efforts qu’avait consentis sa mère, en tant que femme, pour passer de Jacob à Honoré ? Non, car on imagine mal ses parents amants !
Seulement, Honoré était droit, respectueux, attentif et surtout sa rente de l’armée lui assurait une assise confortable qu’il voulait bien partager avec femme et enfant puisque depuis deux ans, il était démobilisé. Pour Frieda, ce fut, certainement, plus le père qu’elle n’avait jamais eu qu’un amant. D’ailleurs, après celui-ci, elle n’aura pas d’autres enfants !
Vie trop courte
Lorsqu’Honoré André naît le 16 octobre 1930 à vingt et une heures à l’hôpital Trousseau, Frieda n’a plus qu’à convaincre Honoré de le reconnaître. Il le fera un mois plus tard.
Il y a un an et un mois, la disparition d’André a provoqué un bouleversement dans sa vie. Frieda a su rebondir. Elle reprend sa fille, encouragée par Honoré.
Ce nouvel enfant porte en second prénom celui de l’enfant mort. La seule photo qu’on ait de lui le présente chétif avec ses oreilles décollées, sa frimousse triste. Le poids de l’enfant mort semble lourd à porter. D’ailleurs, il décédera avant sa seconde année !
Quand est-ce que Frieda a réalisé qu’Honoré André ne remplacerait pas André, que ses efforts étaient vains ? On dit qu’il faut lâcher la main des mourants pour qu’il trouve la paix. À quel moment, Frieda a lâché la main d’Honoré André ?
La vie après
Il est aisé de comprendre l’état psychique de Frieda après ce nouveau décès. Le rayonnement de Suzanne papillonnant du haut de ses trois ans, devait lui être insupportable ! Et, pourtant, Frieda a élevé Suzanne avec suffisamment d’amour pour qu’elle puisse à son tour être mère, plusieurs fois !
Frieda a certainement perdu beaucoup de sa légèreté, de sa joie de vivre, apprenant à cacher sa fragilité derrière son ton bravache, affirmant, trop fort, trop haut, qu »après moi les mouches« , cachant son amour derrière son argent, incapable de laisser parler son cœur sans craindre qu’il ne se fende !
Début de conclusion
Elle a emporté avec elle, dans la tombe, le ressentiment de n’avoir jamais reçu la reconnaissance des sacrifices qu’elle avait consentis.
Sa fille ne lui a jamais offert, ce qu’elle attendait depuis si longtemps, une conversation de femme à femme. Que celle qui avait eu cinq garçons lui dise combien cela avait dû être dur de ne pas en voir grandir ! Qu’elle la remerciait de lui avoir apporté la sécurité en oubliant sa vie de femme ! Qu’elle lui parle de l’homme qu’elle avait à la fois tant aimé et tant haï ! Qu’elle comprenait et lui pardonnait de n’avoir pas su l’aimer, elle, comme elle le souhaitait !
La vie n’est pas une fiction. Mais, ici, c’est possible !
Frieda aurait pu enfin, dans les bras de sa fille, pleurer les deux garçons qu’elle avait perdus. Elle lui aurait dit que lorsqu’elle regardait son visage, elle reconnaissait des expressions de Jacob, ce qui lui suscitait des sentiments d’amour et de haine mêlés, qu’elle ne pouvait contenir ! Elle se serait excusée de l’avoir si mal aimée. Elle lui aurait aussi raconté son village en Suisse. Elle lui aurait dit que son deuxième petit-fils ressemblait à Honoré André. Sa fille lui aurait alors dit qu’elle avait compris pourquoi elle avait voulu élever un de ses enfants.
Tant d’autres choses, encore !
Peut-être alors sa sœur, Marthe, serait venue à son enterrement, permettant aux familles, enfin, de se retrouver !
Les secrets
Le secret de Frieda est de l’indicible : la honte de n’avoir su protéger son enfant. Et, à la jeune mère que j’étais, devant cet arrière-petit-fils, elle me mettait en garde : Faites attention, ma petite fille, à votre premier fils !
Sur la tête de mon enfant venait percuter l’histoire dramatique d’André. Évidemment, je n’ai eu de cesse de faire attention à cette filiation dramatique pour qu’elle ne se reproduise pas.
Mais, le secret de Frieda fut encore entretenu par son mari. Honoré n’a pas levé la honte de sa femme. Il n’a pas révélé le secret à Suzanne.
Il aurait pût dire à Suzanne : ta mère a vécu quelque chose de très dramatique qui entraîne tout son ressenti envers toi. Ne t’inquiète pas je suis là, je vais tout faire pour vous réconcilier ». Pour Suzanne, deuxième génération, le secret était innommable.
Seulement la répétition avec Honoré André a renforcé la honte de Frieda à être incapable d’élever un garçon au-delà de ses deux ans. Et, elle a obligé davantage à faire silence autour de cette deuxième mort dramatique, car la culpabilité était certainement trop importante de n’avoir pas su protéger aussi son deuxième fils.
Lorsque mon second fils est né, la mère que j’étais a pris de l’assurance et a certainement été moins touchée par le secret de filiation. En tout cas, pas de la même manière !
Néanmoins, j’ai attendu que mes enfants aient dépassé tous les deux, les deux ans, fatidiques, en 1996, pour faire une première salve de recherche généalogique sur cette branche.
Mais, cette histoire de famille révèle un autre secret que deux adultes ont ensemble mis en œuvre. Celui de ne pas révéler à Suzanne qu’Honoré n’était pas son père. De quelle honte, ont-ils voulu se cacher et la protéger ?
Je n’ai pas encore confirmation de ce que Frieda disait à propos de cet homme. Sauf que mon conjoint lui rappelait fortement cet homme. Elle disait que « C’était un chenapan, comme le père de mes garçons ».
Pour la troisième génération, celle des enfants de Suzanne, le secret était devenu impensable. Mais, il se révèle, disent les psychogénéalogistes, dans le corps physique ou psychique d’un membre de cette génération. Les non-dits cachés sont ressortis par des symptômes soit physiques ou psychiques. Ils forment ainsi des images fantasmagoriques, toujours selon les spécialistes.
Trois fantômes rôdaient autour de Suzanne, ceux de ses deux frères mais aussi celui de son père géniteur. Mais, la confirmation des secrets de famille peut libérer les chaînes qui entravent.
Peut-être…
Légende
*Actes d’état civil archivés.


















































































