Je n’ai pas connu cet homme que mon père ne portait pas trop dans son cœur, alors qu’il vouait un amour fort et respectueux à sa mère. J’ai toujours entendu parler de lui en mal. Réputé aimant la bouteille, il était aussi décrit comme ressentant la passion du jeu. Responsable de l’endettement de sa famille, il l’avait laissé dans une misère sombre. Qu’en disent les archives ?
La famille d’Élie Jean-Pierre
Élie Jean-Pierre est le fils de Jean-Pierre Agier âgé de 29 ans à sa naissance à Valence, ouvrier tonnelier habitant Maison Blache au 6 rue pétrolerie à Valence et de Marie Victorine Mourier âgée de 26 ans, ménagère.
Petit, brun, il ne présente aucun signe distinctif, sauf sa petite moustache qu’il porte sur sa carte de combattant. Une dispense est accordée une fois pour charge de famille. Son niveau d’instruction est dit de 3, c’est-à-dire qu’il sait lire, écrire et compter. Pour la Première guerre mondiale, il n’est pas retenu, non plus, au titre que sa jambe gauche est plus courte que la droite ! Question d’âge aussi, il a quarante-quatre ans au début de 14 et est père de quatre enfants de combattant.
La fratrie de Elie Jean-Pierre
Elie Jean-Pierre était lui-même l’aîné d’une fratrie de neuf enfants.
Jean Pierre-Samuel(1872-1894),
Rachel-Victorine (1873- mariée à Eugène-Frédéric Courtial, charcutier à Lamastre),
Daniel-Pierre bébé rapidement décédé,
Marie-Victorine bébé décédé à 6 mois,
Daniel-Jean (1875 -) s’est marié à Séphora Blache, en 1910. Il était boulanger à Lamastre avec un niveau dit 3 d’instruction. Passé en conseil de révision, il est aussi dispensé.
Ils ont eu trois enfants :
Une fille Marcelle-Séphora née à Levallois-Perret le 29/02/1912. Elle est décédée en 1991.
Une autre fille Léa
Un garçon, Jean.
En 1921, il vote à Levallois-Perret
À son décès en 1948, il ne laisse aucun actif à sa famille.
Abel-Jean-Jérémie (1878-1947) est devenu cultivateur toujours à Lamastre, marié à Nelie Dejour née et décédée à Lamastre.
Ils ont eu treize enfants :
Jean Rémy né en 1909, était cantonnier à Lamastre. Il s’est marié avec une certaine Yvette et ils ont eu un fils, William.
Marie-Louise née en 1911, était bobineuse dévideuse, certainement comme mon père. Elle s’est mariée avec Charles Cros et ils ont eu un fils, Jean-Paul.
Martre Séraphie (1913-2005) s’est elle aussi mariée avec un Cros prénommé Paul-Elysée. Ils auront deux enfants dont André, directeur adjoint de poste, décédé en 2023.
3 enfants morts en bas âge
Joël André (1919-1981) qui s’est marié à une institutrice, Eline Irma Combe, dont je recherche le dossier. Ils ont eu un fils et deux filles.
Fernand, marié sans enfant
Élie, marié, a eu 3 enfants
Henri marié a eu 7 enfants
Nelly Jeanne
Jémina mariée aussi
De nombreux cousins en perspective !
Au recensement de 1911, il est déclaré sabotier et habite Chemin de La Plaine à Lamastre à deux rues de mes grands-parents. D’ailleurs les enfants ont dû grandir ensemble. En 1921, il habite Blache d’Urbillac près de Lamastre avec sa famille, qui s’est largement agrandie.
Filémon-Pierre, bébé décédé rapidement,
Judith-Marie (1880-1954) mariée à un Eugène-Henri Juston, cultivateur, frère d’Eulalie, ils ont eu 3enfants
Marie-Victoire (1882- )
Le mariage d’Elie Jean-Pierre
Lors de son mariage, le 14 juillet 1901, Élie Jean-Pierre est déclaré marchand de vin. Probablement, qu’il a repris l’affaire de son père, en tant qu’aîné.
Seulement, dès 1905, ma grand-mère demande sa séparation de biens et la liquidation de ses reprises.
Pourtant encore en 1911, ils habitent à Lamastre, quartier Chalumet.
Le 18 juillet 1920, Elie Jean-Pierre décède, sans que ce soit sa femme qui fasse la déclaration.
En 1921, Eulalie habite toujours à Lamastre avec ses sept enfants rue Olivier de Serres.
Il me fallait fouiller les archives pour en apprendre davantage sur cet homme que je n’avais côtoyé que six ans, à un âge où il était difficile de saisir sa personnalité. Je devais éviter les portraits idylliques dressés par ma mère et l’image beaucoup plus sombre de mon demi-frère pour lui donner une réelle existence à travers les faits, alors qu’il n’est plus là pour me raconter son histoire.
Page du carnet rouge que mon père conservait précieusement avec des adresses d’un côté et des commentaires de l’autre. Je sais d’où me vient ma passion pour la généalogie !
Ses prénoms
Premier garçon d’une famille qui comptait déjà trois filles et qui totalisera neuf enfants, Elie Daniel est né le 13 septembre 1907 à Lamastre en Ardèche.
Son premier prénom fait référence à son père Elie Jean-Pierre. Chez les protestants, à l’inverse des catholiques, on constate un recours beaucoup plus marqué aux prénoms de l’Ancien Testament. Seulement, la majorité des Huguenots optent comme les catholiques pour des prénoms issus du Nouveau testament. Ce triple prénom Elie Jean-Pierre témoigne de ce souci double.
Pour son deuxième prénom, il y a deux possibilités : soit il vient de son oncle Daniel Agier, témoin au mariage de ses parents, soit de son oncle du côté de sa mère, Daniel Elysee Juston qui a fait sa carrière dans l’ancienne SNCF.
En fait, ce double choix est assez conventionnel, il s’agit en somme de relier l’enfant avec ses ancêtres proches.
Seulement, mon père se faisait appeler Marcel. D’ailleurs sur sa tombe, Élie est oublié au profit de ce prénom dont je ne sais d’où il vient.
Peut-être, s’agit-il ainsi d’exprimer une blessure familiale. (voir Grand-mère Eulalie Elisa) En 1905, un article dans le journal de Tournon témoigne qu’Eulalie, ma grand-mère, n’est plus redevable des dettes de son mari.
Le grand-père de mon père était tonnelier, marchand de vin. Sa famille était cultivateur à Desaignes, le village d’origine de la famille Agier. Élie Jean-Pierre a repris le commerce familial et devient négociant en vins. Seulement, la rumeur familiale le décrivait buveur et joueur invétéré, responsable d’avoir mis sa famille dans la misère !
En 1901, Élie Jean-Pierre a 31 ans lorsqu’il épouse Eulalie Elisa, plus jeune de 9 ans. Quatre ans plus tard, elle se déclare, avec l’assistance juridique, ne plus rembourser les dettes de son mari. Pourtant, leur dernière enfant naît en 1917. Élie Jean-Pierre est déclaré alors jardinier et Eulalie Elisa, couturière.
La famille a certainement vécu de grosses difficultés financières. Il est donc plausible que mon père rejette son prénom et en choisisse un autre.
Sa jeunesse
Pourtant, cette explication n’est pas bonne. En effet, en 1911, le recensement trouve la famille habitant le quartier Chalamet à Lamastre. Mon père est appelé Marcel, alors qu’il n’a que quatre ans.
Lamastre n’est encore en réalité qu’un gros village dont pratiquement tous les habitants, commerçants, artisans, ou maraîchers vivent essentiellement des marchés et disposent de deux pièces seulement pour se loger.Blog Lamastre
Dix ans plus tard, la famille a une autre allure et habite un autre endroit dans Lamastre. Tous les enfants sont nés, mais le mari est absent. D’ailleurs, je n’ai toujours pas trouvé la date de son décès !
En 1931, mon père a 24 ans et il habite encore avec sa mère. Les sœurs aînées se sont mariées et il reste comme en charge de sa famille. Apparemment, les jeunes travaillent comme tisseurs. Et, mon père a repris le prénom Marcel !
Le 22 novembre 1921, les Etablissements Gaston Verdier de Meaux absorbent l’usine de la Vivaraise en liquidation judiciaire. Rapidement agrandie, elle comptera bientôt 30 à 40 ouvriers bonnetiers fort bien rémunérés et 120 à 140 ouvrières.L’usine fabrique alors des bas de soie ou de rayonne de très haute qualité (Bas Guy, bas Dior). Blog Lamastre – Histoire d’une ville
La décennie 30 et la fin de la seconde guerre mondiale
Toute cette partie a fait l’objet d’un article sous le titre Un divorce.
De bonnetier à Annemasse en 1934 lors de son mariage, mon père devient ajusteur à Dassault Aviation à Argenteuil en 1946. Je suis toujours à la recherche de son dossier de travail auprès de l’usine d’Argenteuil.
Dès 1938, sa fiche d’électeur prouve que mon père est déjà à Boulogne. Je ne sais ce qui a motivé ce déménagement. En tout cas, il est toujours bonnetier.
La période de la guerre reste assez peu renseignée. Son frère Paul, de trois ans son cadet, est fait prisonnier en octobre 1940. Était-il communiste ?
Communiste déclaré, la rumeur familiale dit qu’il aurait échappé au STO de 43 à 44 en se cachant.
Où ? Comment ? Avec l’aide de qui ?
Les recensements de 1931 et de 1936 ne trouvent pas le jeune couple à Annemasse. Sont-ils déjà à Boulogne Billancourt. Est-il venu tout seul ? Odette est-elle restée auprès de ses parents en Haute-Savoie. Les recherches seraient trop longues de chercher à l’aveugle dans les registres de Boulogne. En tout cas, personne au 181 avenue du Général Gallièni comme en 1938.
La durée de ce mariage m’est apparue toujours comme très longue ! Presque vingt ans ! En y réfléchissant, je pense que dès l’arrestation de son frère, mon père a compris que cela pouvait grandement être difficile pour lui. Et, il s’est caché, certainement seul, attendant des jours meilleurs.
Le retour du Service Historique des Armées de ses états de services dans les F.F.I. apporte quelques précisions.
Son service militaire est fait dans l’Artillerie dès mai 1929 pendant un an au R.A.M de Nice. Il fait deux semaines d’exercices en 1936. Puis, il est de nouveau mobilisé le 26 août 1939.
Déclaré résistant en 1942, il appartient au groupe Suresnes Puteaux sous un commandant dont le nom est illisible. Dans les F.F.I, il a le grade de sergent et a participé à la Bataille de Neuilly, puis à l’occupation d’usines et au campement militaire d’Issy-Les-Moulinaux. C’est en 1946 qu’il est « démobilisé ». Lorsqu’en 1951, le service des armées lui renverra un dossier à remplir pour percevoir une indemnité, mon père sera tellement absorbé par son divorce qu’il oubliera de renvoyer a temps son dossier de prise en charge.
La fin des années 40 jusqu’à son remariage
On le retrouve avec sa femme habitant au 92 route de la Reine à Boulogne Billancourt, dans le même appartement où j’ai vécu.
Sur le même pallier, habite le frère de ma mère, sa femme et sa fille. Mon oncle, Hyacinthe, travaille chez Renault. Ils semblent bien complices sur cette photo que je suppose prise sur la route de la Reine. Mon père est l’aîné de vingt de plus qu’Hyacinthe, mais tous deux ont les mêmes engagements politiques. À cette époque, ma mère (22 ans) commence sa vie professionnelle comme monitrice dans une institution des religieuses des Filles de La Sagesse en Vendée. Ma tante Genneviève est déjà entrée au Noviciat, et devient religieuse en février 1947.
Le divorce de mon père devient effectif en 1953. Néanmoins, il envoie son fils chez sa sœur Hélène à Vernoux-en-Vivarais en Ardèche où Bernard grandit tout en chaleur et espièglerie.
Ma mère avait l’habitude de venir garder les enfants de son frère lorsqu’ils sortaient ou étaient invités. Lorsqu’un jour, mon oncle a réuni ses enfants pour leur annoncer le mariage de ma mère, les enfants savaient que c’était avec le voisin de palier. Mon oncle en a beaucoup voulu à mon père de ne pas l’avoir mis dans la confidence !
Une page se tourne …
Mon père était conscient qu’il lui fallait refonder une famille pour pouvoir reprendre son fils avec lui. Bernard n’avait certainement pas compris qu’il pourrait débarquer, à Boulogne, chez son père marié avec une nouvelle femme à l’âge de 9 ans. Ses copains de l’école, ses cousines si gentilles, son petit village, il a dû le quitter, certainement du jour au lendemain. « Ce fut dur » a toujours dit ma mère, mais elle était contente d’y être arrivée, à apprivoiser ce grand garçon.
Le 19 mars 1955 *
Il est temps qu’ils se marient car j’étais déjà présente, même si invisible sur la photo !
Le jour de mon baptême
Puis, viennent ma naissance et même mon baptême. La vie défile simplement.
Les années noires
Et puis, le matin « du 14 novembre 1958, dans la cour de l’usine Avions Marcel Dassault à Argenteuil, à 7 h 50 à 10 mètres de l’entrée, je fus renversé par une automobile (403 Peugeot) propriétaire Monsieur T conduisant lui-même avec une personne à son bord. En exécutant une marche arrière, je fus projeté à terre (côté face) la jambe droite était engagée par la roue droite arrière. Il marque un temps d’arrêt, j’ai voulu crier mais il a repris sa marche arrière et la voiture me passe sur le côté gauche.
Monsieur B. A. fut le premier camarade auprès de moi. Avec d’autres camarades, ils m’ont transporté à la conciergerie de l’usine où une ambulance arrive et me transporta à l’hôpital d’Argenteuil où je fus admis à 8 h 30. »
C’est la première page du cahier de mon père qui décrit jour après jour, heure après heure, son accident, ses séjours à l’hôpital, ses démarches, ses soins, ses inquiétudes et sa greffe à la jambe, qui ont duré deux ans !
À quel moment, mon père est entré en dépression ? Certainement, au moment où tout fut fini au niveau des soins physiques. Devenu invalide à 80%, mon père n’a plus jamais travaillé. Cette diminution a complètement altéré son humeur devenant paranoïaque. Puis, petit à petit, tout est revenu plus normal !
Au cours de vacances
Nos premières vacances furent pour l’Ardèche, bien que je n’en conserve aucun souvenir. Seulement, un accident de voiture à Tassin-La-Demi-Lune nous a obligés à coucher à l’hôtel, attendre la réparation. Un imprévu dont je me souviens parfaitement !
De nouveau avec La Dauphine, la famille est arrivée au Guillevinec. Mes parents avaient loué un petit deux-pièces au-dessus d’un bar, dans le centre. Il faisait beau, nous étions au mois d’août.
Élie Daniel est décédé le 9 août 1962* au Guilevinec.
Il y a peu de temps, j’ai accepté d’y revenir, retrouvant l’endroit précis, même s’il n’y avait plus de café!
L’histoire familiale avait gardé du couple que former mon père, Elie avec Odette Maréchal, ce qu’évidemment, il en avait rapporté. « Sa femme était incapable de s’occuper de son enfant. Aussi, elle ne devait pas en avoir la garde ! »
En date du 18 septembre 1935
Seulement, l’image d’un père, trop auréolée d’une mort précoce, est endommagée par la lecture des papiers de son divorce. C’est peut-être, en plus du temps, une des raisons pour trouver beaucoup de personnes retraitées en généalogie amateur. Car, accepter de remettre en question les certitudes, héritées des discours de nos parents, plus ou moins éloignés, est une des règles à suivre en généalogie. Il n’y a que l’épreuve des faits rapportés par les archives qui attestent l’histoire. Les souvenirs familiaux permettent de jeter les bases de l’exploration que les archives vont confirmer, infirmer ou juste légèrement décaler.
Le mariage
Né le 13 septembre 1907* à Lamastre, Elie Daniel se marie avec Odette Maréchal le 9 juin 1934 à Annemasse dans le département de Haute-Savoie. Il est domicilié route de Bonneville et se déclare bonnetier. Ni le recensement de 1931 et celui de 1936 ne les trouvent à cette adresse.
Grenoble 21 juin 1936
La fiche d’électeur de mon père note son domicile, pour les élections de 1938, au 181 rue du Général Galliéni à Boulogne-Billancourt. Ni au recensement de 1936 et celui de 1946 ne les identifie à cette adresse. Par contre, mon père est toujours bonnetier !
Odette Yvonne est née le 27 février 1915 à Nangy, au sud-est d’Annemasse. Son père et sa mère travaillent dans la ferme familiale tenue par son grand-père.
Bernard nait le 15 février 1947 à Paris 15ème. La réception prochaine de son acte de naissance devrait préciser l’adresse des parents.
Bernard
Le divorce
La conciliation en date du 7 septembre 1951 détermine qu’à la demande d’Elie, Odette est obligée de quitter le domicile « pour faire cesser le trouble » et que la garde est confiée à mon père.
Mon père demande le divorce le 26 septembre 1951. Bernard a 4 ans.
Bernard – 1er mai 1952
Lors du jugement, il habite déjà au 92 route de Reine à Boulogne Billancourt dans les Hauts-de-Seine. Odette réside à l’hôtel Lutétia, 177rue de Silly, elle aussi, à Boulogne Billancourt.
Puisqu’il demandait le divorce, mon père devait par deux témoins attester ses dires. Charge à Odette de les affaiblir ou de prouver le (les) mensonge (s) pour défendre son point de vue. Élie Daniel reprochait à sa femme de ne pas aimer son enfant et ne pas s’en occuper.
Un premier témoin a déclaré qu’ »Odette embrassait très rarement son enfant et qu’elle ne l’a pas fait lorsque son mari a emmené l’enfant dans l’Ardèche ». Le premier argument a fait souffrir Bernard. Il n’a cessé d’essayer d’inverser l’avis de son père, mais, en vain. Car, à chaque fois, il découvrait que celui qui l’avait privé de la présence de sa mère, avait raison !
Un autre témoin a témoigné avoir observé « Madame Agier en train d’embrasser un certain Jean et de lui faire une scène lorsque celui-ci (le témoin) lui a reproché son comportement ». Alors, là, on tombe dans le sordide ! Franchement, si ce point est un mensonge, on comprend la colère de la dame ! Mais, c’est vrai qu’en 1951, l’adultère était une justification extrêmement valable pour séparer un enfant de sa mère !
L’attitude d’Odette est difficilement compréhensible. Non seulement, elle ne dément pas mais n’apporte aucune justification qui pourrait prouver que mon père exagère, ment, etc… Dans le dossier du divorce, elle est muette et ne s’est même pas présentée au jugement. La honte ? La certitude de ne pouvoir rien en dire ? L’emprise que pouvait exercer son mari sur elle en l’empêchant de s’exprimer ? Que des suppositions !
Un juge avait été nommé. Mais il ne s’engage pas de manière claire et laisse au tribunal le soin de trouver une solution convenable. Il semble qu’à plusieurs reprises, le contact fut établi avec Odette, sauf qu’elle ne s’est pas fait assister. Alors, devant son absence ou son manque de représentation, le tribunal ne peut que juger en faveur de Monsieur Agier dont on souligne que les faits sont comme « une attitude injurieuse pour lui » !
Noël 1950
Le grain de sable…
Seulement dans le jugement du 23 février 1953*rendu par défaut, j’apprends l’identité du second témoin. Et, là, celui-ci est certes le « beau-frère » de mon père, habitant dans le même immeuble, mais c’est surtout un marlou, une personne dont ma mère m’a toujours mise en garde. De plus, bien plus tard, et des années après, j’apprendrais que mon père s’était battu avec lui, lui donnant ainsi une « bonne correction ». Du moins, peut-être l’envie de ne plus recommencer. Mais, de quoi ?
Évidemment, ce témoignage n’est absolument par recevable. Le fameux témoin n’est pas garant d’une certaine moralité et, contre de l’argent, a pu complètement l’inventer. Car les mots « fut tellement choqué de l’attitude de cette dernière et lui en fit le reproche » ne correspondent pas du tout à l’attitude générale de la personne.
De plus, et souligné par mon père, il n’y aura pas d’appel possible !
En conclusion
Il aurait été facile à Odette de prouver le faux témoignage. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? Qu’a-t-elle raconté à Bernard, lorsqu’il fut en âge de choisir d’aller la voir quand il voulait ?
Odette ne s’est jamais remariée. Peut-être a-t-elle versé globalement une pension alimentaire à mon père. En tout cas, un autre papier atteste d’une somme d ‘argent. Elle n’a pas eu d’autres enfants. Elle s’est consacrée à sa carrière et devint une collaboratrice appréciée. Et, Bernard s’est toujours senti orphelin de cet amour, malgré toute l’attention de ma mère !
Évidemment, la stature du père est écornée. Seulement, arrivée à mon âge, on a appris depuis longtemps que les faits ne sont ni noirs ni blancs et que chacun a sa part de lumière et d’ombre. Mon père ne faisait pas exception…
Mon père et Bernard
Légende
*signifie que les actes d’état civil sont disponibles
Daniel Elysée naît le 16 janvier 1884*, au même endroit que ses autres sœurs, c’est-à-dire à Désaignes. Il est le 3ème de la famille formée par Frédérick Juston, âgé de 26 ans, cultivateur, aux Guyons dans la commune de Désaignes et de Mariette Eulalie dite aussi Lalie Desjammes, âgée de 23 ans, ménagère. Il y aura 6 enfants dans la famille dont ma grand-mère, Eulalie Elisa.
Daniel Elysée
Son second prénom est Élisée qui lui vient de son oncle, employé de banque, qui sera témoin à son mariage. Et, il donnera son prénom à mon père. Ainsi va la filiation chez les J !
Le régiment Royal devient le 23e régiment d’infanterie de ligne ci-devant Royal.
Son service militaire se déroule en seconde classe du 14 novembre 1895 au 17 septembre 1898 au 23ème régiment d’Infanterie basé à Privas. Par contre, pendant la première guerre mondiale, il est considéré « comme appelé sous les drapeaux mais maintenu dans son emploi du temps de paix au titre des sections de chemin de fer de campagne du 2 août 1914 au 5 février 1919 ».
Il se mariera avec Clémentine Pons à Lamastre le 9 mars 1900* au Fiol. Une petite fille naîtra un an plus tard : Magdeleine Adilie le 12 novembre1901 à Valence.
Car, Daniel Elysée est employé de La Compagnie des chemins de fer Paris Lyon Méditerranée-PLM. Sa fiche aux Archives nationales du Monde du Travail (ANMT) renseigne sur ses différentes affectations.
Sa carrière de cheminot
Au départ, Daniel Elysée est connu comme cultivateur chez ses parents à Lamastre. Le développement industriel transforme les emplois. Il rentre dans l’entreprise des Chemins de fer le 1er avril 1901 comme journalier à 3,30 par jour. Au 1er juin 1903, il devient Poseur à 90 francs par mois. Son salaire, dont on suit la progression, augmente jusqu’au 1er janvier 1928 et atteint 475 F. /Mois augmenté d’un complément pour pose qui atteint 427, 50. Car, depuis 1919, Daniel Elysée est chef cantonnier.
Au 1er février 1929, il est mis à sa retraite à sa demande. Sa pension est de 5617 F. Qui se décomposent ainsi :
Pension 4680 F.
Bonification de 937 F.
Une feuille latérale détaille les punitions et gratifications attribuées au cours de sa carrière.
Cet homme était consciencieux et impliqué dans son travail. Ses états de service démontrent qu’il était un professionnel responsable !
Clémentine est garde-barrière
Garde-barrière est devenu une profession à part entière après la loi du 15 juillet 1845 instituant la nécessité de sécurité au croisement du rail et des routes. Mais l’amplitude horaire du travail, les conditions d’habitat plus que précaires, aucune vacance, en faisaient un emploi réservé aux femmes lorsqu’il était rémunéré ! En 1996, la loi imposera un personnel permanent dans une baraque attenante pour l’entretien aussi.
« A partir de 1910, et après un mouvement de grève conséquent, les gardes-barrières sont gratifiées d’une indemnité mensuelle de 10 à 75 francs, selon leur classe, selon si elles sont mariées, veuves, divorcées ou célibataires avec ou non des enfants à charge. » Le travail des femmes autrefois Roger Colombier
Clémentine est entrée au 1er janvier 1905 dans l’entreprise. Sa fiche de travail témoigne de son parcours sur la ligne Paris -Antibes. En 1925, elle est mise en disponibilité en raison de la mutation de son mari. Sa mise à la retraite est effective en 1929.
Ses domiciles
En 1902*, au moment de la naissance de leur fille Magdeleine Adilie, ils habitent à Valence, précisément à la Maison Roux, 67 rue de l’Ecole normale.
En 1911*, on retrouve le couple et leur fille à Saint-Rambert-d’Albon dans la Drome.
A la retraite, en 1936*, ils sont avenue de la République à Granges-les-Valence au numéro 44 sur la rive droite de Valence.
Vers 1953, Daniel décède à Guilherand-Granges en Ardèche.
A ce jour, je n’ai pas encore trouvé la date et le lieu de décès de Clémentine.
Les soldats qui ont servi sous Napoléon sont en cours d’indexation. En cherchant sur toutes les branches familiales, et pour l’instant, j’ai trouvé une seule fiche, celle de Jean-Pierre Crouzet, dont la date de naissance n’est pas sûre. Sur mon arbre, j’ai noté le 15 novembre 1786 et sur sa fiche militaire le 31 mars 1789. Sur le lieu, il y a accord : à Désaignes en Ardèche.
Napoléon et le début de l’État civil moderne
Il faut savoir que les actes d’États civils avant le décret du 20 septembre 1792 étaient établis par les paroisses. Il est probable que ma famille ait été de confession protestante et la tenue de leurs registres s’est faite de façon systématique à partir de l’Édit de Tolérance de 1787. De plus, ils sont écrits en vieux français et nécessitent une attention soutenue pour les déchiffrer.
Registres paroissiaux protestants.
Le Temple est inauguré au début du XIXè siècle, en remplacement de celui construit au Moyen -Age.
Sa taille donne la mesure de l’importance de la communauté protestante de Désaignes au début du XIXe siècle.
Lorsque on appartient à un groupement de généalogistes amateurs qui mettent en commun leurs recherches, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il est possible de croiser les découvertes de chacun.
Au delà d’une date de naissance plutôt improbable, donc, le nom du père et de la mère sont des indices sûrs. Et, le père de Jean-Pierre s’appelle Jacques et sa mère, Anne Perrier, comme sur la fiche matricule.
Soldat Crouzet
Jean-Pierre a tout juste 20 ans lorsqu’il est enrôlé. L’armée napoléonienne comptait plus de 700 000 hommes. Son matricule est 844 717. Il y reste trois ans. Et, on le mentionne « rester en arrière sur le front russe ».
Le 83e régiment d’infanterie (83e RI) est un régiment d’infanterie de l’Armée de terre française, à double héritage, créé sous la Révolution .Wikipédia
« Nous fûmes rangés en bataille et, après un mouvement en avant, quel fut mon étonnement d’apercevoir, à une demi-portée de canon, des colonnes ennemies d’Autrichiens, eux aussi rangés en bataille. Un calme sinistre régnait dans les rangs, bientôt interrompu par un torrent de feu qui nous enveloppa de toutes parts, et cette belle armée de 300 000 hommes disparut dans la fumée. Le feu était engagé sur toute la ligne ; on n’entendait plus que les cris des blessés et les gémissements des mourants ; des files entières étaient emportées par les boulets »Jean-Baptiste Godin – A la bataille de Wagram
Retour au pays
Première forteresse d’après un dessin de la fin du XVIIIè siècle
Dès le 24 mai 1812 à Désaignes, il épouse Marianne RIALHAC, née le 28 octobre 1793 dans le village. A 30 ans lorsque sa fille nait, il est cultivateur à Désaignes.
Ils auront deux enfants : une fille qui porte le prénom de sa mère, née le 12 juillet 1913 et un garçon né en 1816 qui portera le prénom du père. Le prénom Marianne montre symboliquement un véritable attachement aux années révolutionnaires, devenant un symbole révolutionnaire. Pourtant, Napoléon n’est plus consul, mais empereur depuis son sacre en 1804.
Lors du mariage de sa fille avec Jean-Pierre Ladreyt Agier, Jean-Pierre, son père, est toujours déclaré vivre à Désaignes comme cultivateur aux Reboullets.
Mais, il décède à l’âge de 72/74 ans, le 29 septembre 1861.
Le premier recensement disponible est celui de 1911*. La famille habite dans le quartier Chalamet à Lamastre dans la troisième maison. Élie est déclaré être jardinier, une reconversion depuis 1905, et sa femme ménagère. Ils ont déjà quatre enfants : Hélène (c’est Éline) en 1902, Odette en 1905, Amélie en 1906 et mon père Marcel (ainsi déclaré) en 1907.
En 1921, la famille habite encore à Lamastre au 178 rue Olivier de Serres mais, Eulalie Élisa est seule. Son mari, Élie est décédé le 17 juillet 1920 (pas d’acte de décès Uniquement disponible sur le lieu des archives). Eulalie Élisa se dit ménagère, sa fille aînée Éline est domestique. Tous les enfants sont présents : Odette, Amélie, Élie, mon père, Paul, Hélène et Lucie.
Au recensement de 1931, la famille a déménagé au 204 rue Olivier de Serres*. Eulalie Élisa ne travaille plus, elle a 52 ans. Hélène est déclarée tisseuse, Lucie, Marcel, Odette et Paul y sont recensés aussi.
En 1936, nouveau déménagement au 203 de la même rue*. Eulalie Élisa y habite avec Paul (chauffeur chez Mantegue), la jeune Hélène (bonne chez Mazabrard) et Lucie (tisseuse chez Fauris).
Mazabrard Jean Pierre Élie était instituteur à Lamastre dès 1935 avec sa femme Berthe Ponton. Le couple eut trois enfants. Mariés au Temple, on peut penser qu’ils ont connu la famille Agier au Temple. Syndicaliste engagé ce fut une figure de l’engagement social. Hélène y fait des ménages sans qu’on sache pendant combien de temps.
À la fin du XIXè siècle, les industries sont prospères à Lamastre : Le climat se prête à l’élevage des vers à soie. La force de l’eau est utilisée. De nombreux moulinages et filatures s’y développent. Victor Reyne, qui donnera son nom à un quartier de Lamastre, développe ses activités dans ce domaine. En 1925 une centaine d’ouvrières sont employées. Les soies Reyne sont très prisées sur le marché de Lyon.
En 1921, Les établissements Gaston Verdier de Meaux comptent 30 à 40 ouvriers bonnetiers fort bien rémunérés et 120 à 140 ouvrières. À son arrivée à paris, mon père est dit bonnetier. Il a certainement travaillé dans ce domaine.
Usine Reyne
Moulinage et filature à Lamastre
Les recensements de 1946 à 1975 sont consultables en salle de lecture.
J’aime son prénom Eulalie. Est-ce qu’on l’appelait Élisa ou Eulalie comme mon père . Lui, il s’appelait Élie comme son propre père, Daniel comme son oncle et qui se faisait appeler Marcel par ses copains. Allez-vous y retrouver ?
Eulalie Élisa, je ne l’ai pas connue ou je ne m’en souviens plus.
Lorsque nait Eulalie Élisa, le 16 août 1878* à Lamastre en Ardèche, c’est son père qui vient faire la déclaration. Frédéric Juston est alors âgé de 32 ans. Il est propriétaire cultivateur au Fiol. C’est un lieu dit où même Google n’a jamais été, à 7 km du centre de Lamastre. Il abrite actuellement un élevage et une entreprise de maçonnerie. Autant dire, qu’en 1878, il devait y avoir juste les bâtiments d’une ferme.
Sa mère Mariette Eulalie Desjames, trente ans, est déclarée habitante avec son mari et de profession ménagère. Ce sont deux amis, habitants de Lamastre, un armurier et un menuisier qui certifient la déclaration.
Les listes de recensement avant 1911 n’ont jamais été versées aux Archives départementales, et sont très probablement détruites.
Élie Jean-Pierre A a trente ans lorsqu’il épouse Elisa le 14 juillet 1901* toujours à Lamastre. Lui est déclaré marchand de vins, elle domestique. Au moment du mariage, son père à lui, Jean-Pierre, est déclaré être tonnelier et sa mère, ménagère. Son père à elle est donc cultivateur et sa mère est aussi ménagère.
Donc, deux ans avant la naissance de mon père, la faillite de l’affaire d’Élie Jean-Pierre avec son négoce de vins est enregistrée. Une séparation de biens entre les époux est officialisée. Pourtant, le couple vit toujours ensemble. Mais Eulalie Élisa ne pourra plus rembourser les dettes de son mari.
J’ai deux photos et je ne sais si elles représentent ma grand-mère. En tout cas, je le suppose !
La première est notée prise en 1936. Elle a 58 ans. Veuve depuis 38 ans, elle n’a jamais cherché à se remarier. Ses neufs enfants sont tous élevés.
Sa fille aînée, Éline Élisa est mariée à Léon Henri Bos depuis dix ans. Odette Marie est mariée depuis 4 ans avec Joseph Foristier et vit à Lyon. Amélie-Victorine est mariée depuis avec Noël Favet et vit à Villeurbanne.
Son fils aîné, mon père, s’est marié depuis deux ans et réside à Boulogne-Billancourt. Son autre fils Paul-Henri a 25 ans. Sa dernière, Lucie, a 19 ans.
Il y a de la détermination douce dans son attitude. En tous cas, beaucoup de tendresse pour celui ou celle qui prend la photo. Elle n’a pas l’habitude d’être ainsi mise en avant. Aucune fioriture sur son vêtement, du noir de partout, de la tête aux pieds.
La photo semble être prise plus tard. Les cheveux blancs semblent s’échapper du chapeau. Les sabots montrent l’habitude de la campagne. Seul le tablier recouvre la tenus toujours de veuve.
Ma grand-mère est décédée le 20 avril 1962, quatre mois avant mon père. J’avais 6 ans et demi. Je me rappelle l’inquiétude de mon père prévenu qu’il devait descendre à Vernoux-en-Vivarais chez sa sœur Hélène.
Puis il était revenu un soir très tard. En le voyant entrer dans ce petit appartement du 92 route de la Reine, j’avais senti sa tristesse et son abattement.
Longtemps, j’ai rêvé qu’il revenait ainsi après sa propre mort et qu’il suffirait d’aller ouvrir la porte pour le retrouver.
Une confusion entre les deux événements, une sorte de biais cognitif.
Ici, la photo est prise devant le garage de Louis George Cuzin, le mari de Hélène, sœur de mon père, à Vernoux-en -Vivarais. Au premier plan, mon frère, Bernard, accueilli par Hélène après le divorce de mon père. Derrière lui, ses deux filles, Jeannine et Yvette. Ma grand-mère est derrière. A sa gauche, une de ses filles, soit Éline, Odette ou Amélie. Je ne sais pas !